EDITO
- La vie n'est pas un long fleuve tranquille, elle ressemblerait plutôt à un torrent de montagne.
Si tous les chemins mènent à Rome, nul doute qu'ils passent par les rives du Drac, que sa famille vienne de Grèce, comme " Nasso ", de Bretagne comme Gilles Cochet, de Lancey comme cette famille, poissonnier de père en fils durant quatre générations.
Le Twist, mode musicale éphémère des années soixante s'est aussi arrêté au bord du Drac.
Tous ces itinéraires nous touchent parce qu'ils nous sont proches, dans le temps, dans l'espace. Ces histoires prennent racine au vingtième siècle, siècle qui nous a vu naître. Nous avons croisé tous ces gens à un moment ou à un autre, eux ou d'autres leur ressemblant. Leur point commun : leur assise entre Vercors et Drac. Tous y sont passés, y sont restés plus ou moins longtemps. La ville de Fontaine leur doit une part de son histoire, ils sont la chair de cette ville. L'avenir nous contera, au vingt et unième siècle, d'autres histoires, que d'autres rapporteront dans un lointain numéro de Mémoires. Tant qu'il y aura des hommes et des femmes, il y aura matière à témoignages. Pour conforter cette pérennité, nous vous invitons à rejoindre nos rangs, l'existence de chacun recèle des trésors cachés par trop de modestie, votre vie est unique, c'est en cela qu'elle intéressera d'autant plus les lecteurs de Mémoires.
Témoignez !
Le journal Mémoires se conjugue au présent par des contacts multiples avec différents acteurs de la vie sociale et culturelle de la ville, avec le lycée Jacques Prévert : une classe de Secrétariat s'est attelée à la saisie des Carnets de Mme Louré, travail de longue haleine entrepris avec enthousiasme par les élèves et leurs professeurs, occasions de rencontre sensible et fructueuse. Dans un autre registre, la radio locale NEWS FM 102.2, consacrera un magazine special " Mémoires " en deux épisodes, le dimanche 15 juin à 11h et 13h.
La saga du poisson !
Un métier, une passion !
1924 Irène, ma mère est vendeuse dans un magasin d'alimentation à Lancey. Edmond, mon père travaille dans une fonderie au Versoud. Ils tombent amoureux et se marient à Villard Bonnot ; leur union donne naissance à mon frère Jean.
Peu de temps après, l'épicerie où travaille Irène ouvre un autre pas de porte au 7 avenue Aristide Briand à Fontaine " la solidarité " ; la famille Léonidas décide de s'y installer.
C'est un quartier sympathique, avec des tas de petits commerces : le boucher M.Gauthier, la cave à vin de M.Turel, un maréchal-ferrant avec sa forge, le bistrot de M.Ruti, le vitrier de M.Corozola et le charcutier M.Goy qui embaume le quartier avec ses fabrications culinaires. Les nouveaux Fontainois se plaisent bien dans ce coin. Mais mon père a de sérieux problèmes de santé, il ne peut plus travailler à la fonderie. Ils décident de créer leur propre affaire, au 1 avenue Aristide Briand, dans un immeuble neuf, bien installé dans une belle épicerie.

41 avenue Aristide Briand à Fontaine - Photo de Trasso - 1954
1925 La famille s'agrandit avec mon arrivée dans la maisonnée, mes parents me nomment Louise ; plus tard ce sera la naissance de ma jeune sœur Jeannette en 1932. Ma mère s'occupe du magasin, de ses enfants, le travail ne manque pas. Edmond veut élargir sa clientèle : il décide de transformer sa voiture (une Renault de l'époque) en épicerie roulante.
Il veut faire la " chine " c'est-à-dire la vente à domicile : il va mettre en place des tournées dans tout le Vercors : le magasin fonctionne bien. Je revois, les dimanches, mon père vêtu d'une blouse blanche et d'un calot blanc sur la tête. Toujours impeccable, il reçoit sa clientèle endimanchée. " Qu'est ce que j'vous mets ma petite dame avec ça ? " ça rigole, ça discute, l'ambiance y est chaleureuse…
Avec mon frère et ma sœur, nous allons à l'école à Grenoble ; nous faisons le parcours quatre fois par jour, à pied bien sûr et par n'importe quel temps ! De retour le soir on aide nos parents à conditionner la marchandise reçue en vrac ; en petit paquet de 100g, on fait griller le café pour le vendre le lendemain. Quelle odeur magnifique…
Notre vie est ici, avec les enfants du quartier, notre activité préférée est le patin à roulettes. J'ai la chance d'avoir des activités extra scolaires : je joue du violon au conservatoire, je fais parti des Amis de la nature et de la montagne. Mes parents travaillent beaucoup mais on s'amuse bien… Les mois, les années passent. Mais la guerre arrive… Au magasin, le rationnement : les tickets alimentaires. La ville est coupée du monde par des labyrinthes en fil barbelé, le commerce devient difficile, les restrictions sur les marchandises, les gens s'inscrivent pour avoir des tickets pour acheter du beurre, du sucre, etc... il y a des rations, par exemple : pour les enfants 500g de sucre, 250g pour les adultes et tout ça par mois.
1945 Mon père décide de céder son commerce à mon frère Jean. Et lui devient chauffeur de taxi, il s'achète une Citroën Berline neuve et le voilà au volant du taxi n° 5. Moi après mes études en comptabilité, je travaille à la poissonnerie Delphin comme apprentie. Mais je veux voler de mes propres ailes. Je veux un magasin à moi. Je n'ai que 20 ans ; la majorité est à 21 ans : mon père fait son possible pour que mon rêve se réalise. Il m'achète un fond de commerce au 41 avenue Aristide Briand et régularise ma situation en m'émancipant. Mon ami peintre Monsieur Scaringella rénove le magasin en me disant…
" Ne t'en fais pas, tu me paieras plus tard ! "
Les fournisseurs me remplissent la boutique et c'est comme ça que mon aventure a commencé.
1946 Je tombe amoureuse de Jean Moroni. D'ailleurs, à l'occasion de notre mariage, il y a toujours la distribution de tickets. J'ai donc droit à du tissu pour la cérémonie. Mais hélas, il ne reste que de l'étoffe foncée.
Je me suis mariée avec une robe marron, agrémentée de dentelle blanche pour lui donner un air de mariage. C'est le 6 Janvier 1947 que notre union a été célébrée ainsi que celle de mon frère et de sa femme, nous avions la même robe (et oui ! Marron avec un peu de dentelle blanche. )

41 avenue Aristide Briand à Fontaine - Photo de Trasso - 1954
Ma vie dans mon magasin est très prenante, mais nous sommes installés juste au-dessus de la boutique afin d'être là tôt le matin et tard le soir. Le quartier reprend de la vie, les usines viennent s'installer dans les alentours, Colignon, Permali, etc… A Grenoble juste à la descente du pont : Bouchayer, Raymond boutons, etc... Les gens se déplacent à pied ou à vélo. A l'heure du casse-croûte, les hommes viennent acheter de quoi manger ensuite la clientèle vient se ravitailler pour midi. Dans la journée, le magasin ne désemplit pas. Tout près de nous, il y a des tas d'épiceries comme la nôtre, mais le plus incroyable c'est qu'il y a du travail pour tout le monde !
A mon tour, je deviens mère ; j'ai trois filles qui font le bonheur de mon mari.
Les journées sont longues et bien remplies : la mise en place des rayons, les clients matinaux, les ménagères. C'est drôle, je sais d'avance ce qui va se vendre, la clientèle est très fidèle, les achats sont réguliers ; je connais toutes les habitudes alimentaires de mes clients. Ce travail est dur mais j'aime ce métier. Il y a les comptes, le ménage, les achats, mes filles, la maison. J'emploie donc une personne pour le magasin, une femme de ménage, une nounou pour mes enfants.
Les jours fériés, les Noëls, le magasin est plein à craquer. A l'intérieur se trouvent toutes les volailles, les chevreaux, les dindes, des paniers remplis d'œufs frais, des caissettes de tommes que nous allons chercher chez les paysans locaux. Les rayons débordent d'épicerie. A l'extérieur, l'étal poissonnerie, le poisson à la coupe sur une plaque en inox, les moules, les huîtres ; tout ça le vendredi et les jours de fêtes saintes, le poisson c'est sacré ! Et le comble du comble, le soir tout est vendu ! Oui tout ! ! !
Le vrai commerce c'est ça ? Pour moi oui, c'est formidable de travailler dans ces conditions.
1968 Mon pauvre mari est emporté par la maladie. C'est là que ma fille cadette, Michelle, âgée alors de 18 ans et qui vient de finir ses études de secrétaire prend la décision de me seconder au magasin. Pendant plusieurs années, je fais du poisson uniquement le vendredi. J'aime travailler le poisson, les clients en mangent même dans la semaine. Il y a de la demande… Je vends des lapins, des poulets, du fromage, des produits de bonne qualité.
1970 Michelle se marie et me fait de beaux petits-enfants et elle continue à travailler avec moi. Le téléphone, la balance, le modernisme arrive, mon étal de poisson s'agrandit, on reçoit des énormes morceaux de glace que l'on casse et qui nous servent pour la conservation. Je continue à vendre de la volaille, des œufs, du fromage et bien sûr un peu d'épicerie.

Stand "Moules Frites" tenu par Louise Moroni.
1972 Je veux évoluer dans mon métier. Avec l'accord de ma fille je fais transformer ma vitrine, c'est-à-dire une ouverture complète des portes. Je diminue mon rayon épicerie, j'installe une magnifique banque réfrigérée et c'est à ce moment là que mon épicerie devient une poissonnerie. En effet, les grandes surfaces commencent à pousser comme des champignons. Dans la région, les gens ont tous un véhicule, la clientèle fait le gros des courses dans les grandes surfaces et garde pour nous le poisson frais, la volaille, les œufs ultra-frais et se dépanne en produits alimentaires. Pour les fêtes, les clients réservent à l'avance leurs huîtres, leurs gibiers, leurs poissons frais ; l'ambiance est festive, les dimanches sont importants dans notre chiffre d'affaire. Nous avons toute la famille qui nous aide à servir, de plus, nous embauchons du personnel. Quelle belle période pour un commerçant !
1986 L'âge de la retraite sonne et j'ai la bonne surprise de voir ma Michelle reprendre mon affaire, elle veut bien reprendre le flambeau, pour elle c'est évident, elle a toujours vécu ici dans ce quartier, c'est sa vie, son métier.
Son métier, elle le connaît bien, la clientèle aussi. A leur tour, ses enfants viennent l'aider et moi-même, j'aime bien venir discuter avec mes anciens clients qui ont vieilli eux aussi.
Ma vieille caisse a fait place à une enregistreuse ; ma balance, avec les poids en laiton qui datent du temps de mon père, a fait place à une électronique et notre poisson est livré dans des camions réfrigérés ! Que de progrès ! Mais le progrès n'amène pas que des bonnes choses. Les grandes surfaces deviennent de plus en plus grandes, de plus en plus nombreuses et la clientèle change ses habitudes. Les clients qui connaissent le magasin restent fidèles. Mais l'arrivée du tram modifie l'attitude des nouveaux clients, le stationnement devient difficile ; ma fille est comme moi, elle aime son métier et aime évoluer…
1993 L'arrivée de mon petit-fils Frédéric ; il décide à son tour de regagner notre cercle familial. Alors là, ma joie est immense lorsque mon petit-fils prend cette décision. Pour élargir la clientèle, il faut aller vers elle... Michelle propose de faire les marchés : elle investit dans un magnifique camion réfrigéré, agencé en poissonnerie et mon petit-fils fait la tournée des marchés importants de la région.
Au magasin, la prise de commande se fait avec un téléphone fax, une machine à glace est installée dans l'arrière-boutique, la carte bancaire remplace mon cahier de crédit de l'époque. Comme les choses changent avec le temps ! Même le quartier n'a plus d'âme !
A Fontaine, je suis heureuse d'avoir baigné dans le commerce. Je pense que j'ai transmis ma passion à ma fille ainsi qu'à mon petit fils, c'est pour moi la plus belle des réussites.
Mais le quartier et ses commerces n'ont plus le même impact auprès des nouveaux clients, les usines disparaissent les unes après les autres.
Michelle mobilise ses amis commerçants pour dynamiser cette avenue, crée un rayon crustacé, confectionne et compose sur commande des plateaux de fruits de mer, ce qui relance la machine et une nouvelle clientèle se forme.
1994 La foire d'automne bat son plein. Ma fille joue la carte de la diversification et installe durant plusieurs années sur le mail Marcel Cachin, une espèce de guinguette où l'on peut déguster des moules frites. Toute la famille vêtue d'un polo rayé et d'un béret rouge sert les Fontainois à la bonne franquette ! Quelle ambiance sympathique !
2000 Notre famille a su traverser les époques, le progrès, nous avons partager notre passion du commerce avec des Fontainois. Frédéric n'a pas la même façon de travailler. Il donne des conseils, propose des recettes, offre des services : il est plutôt artisan poissonnier !
Moi je suis fière de notre métier et fière de notre ville ; elle nous a permis de vivre dignement et agréablement.
2003 Notre bateau familial rempli de produits de la mer va voguer vers d'autres horizons. Car pour nous, le passé est à Fontaine, notre avenir est ailleurs. En effet à partir du mois de mai, notre boutique sera fermée à jamais, car nous allons écrire le futur à Meylan pour d'autres souvenirs avec mon petit-fils qui va, je l'espère, marquer de sa présence une autre ville.
Je souhaite à mon Fred, notre graine de commerçant, de germer pendant plusieurs dizaines d'années comme nous l'avons fait mon père, ma fille et moi même.
Louise Moroni
Propos recueillis par Maryline Païs
- Mémoires - avec le soutien de la Ville de Fontaine et le Prix Rhône-Alpes " Innovation en Politique de la Ville " Edition 2002.
50, avenue Aristide Briand - 38600 Fontaine
Tél. : 04 76 53 22 16
E-mail : memoire.present@club-internet.fr
www.memoireaupresent.com
Horaires d'ouverture :
Lundi : 17 H - 19 H
Mardi : 14 H - 17 H
Vendredi : 9H - 12 H
- Comité de rédaction :
Christiane Soulat, Marilyne Païs, Serge Lambert, Elizabeth Braure, Gilles Cochet, Georges Londiche, Robert Demarchi, Catherine Dépassel, Denis Guignier, Suzon Jadeau, Alexandre Juanpere, Ambroise Di Dio et Joseph Pinto.
- Soutien technique : DSU - Vie des quartier. Nizar Baraket - ADATE.
- Les contributeurs sur ce numéro :
Athanase Varonakis ( Nasso), Louise Moroni et Jean-Claude Champon.
- Conseil et accompagnement des collecteurs : l'écrivain Hervé Bienfait et Clémentine Trolong-Bailly étudiante à l'I.E.P. de Rennes.- Maquette du journal : Valérie Le Garroy.
- Imprimerie des Eaux-Claires.
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Voyages...

Adolphe Guignier à la foire aux rameaux - 1910.
L'Odyssée de Nasso
Smyrne brûle, ma mère,
Brûle aussi notre vie
Smyrne, mère est perdue
Nos rêves ont disparu
Ces quelques vers d'une chanson grecque de Georges Dallaras sur l'incendie de Smyrne au cours de la guerre gréco-turque de 1922 ne sont là que pour situer le point de départ de l'odyssée de la famille Kesténès à travers la mer Egée et la Méditerranée : Smyrne, Le Pirée, Marseille et enfin Fontaine où la famille trouva une terre d'accueil. Je ne dirai rien de plus sur cette guerre dont on ne me parlait d'ailleurs jamais lorsque j'étais enfant. Je l'ai longtemps lue sans la comprendre dans les yeux de mes grands-parents, de ma mère et de mes tantes.
Tous se mirent immédiatement au travail et se " crevèrent la peau " dans les incontournables " peausseries " qui les avaient fait venir pour ça. On a déjà beaucoup dit et écrit sur ces établissements qui profitaient sans doute un peu d'une main d'œuvre bon marché, mais avaient le mérite d'exister. Ils eurent le mérite involontaire d'avoir permis le brassage de gens courageux, de nationalité différente qui retrouvaient en commun des raisons d'espérer.
Italiens, Espagnols, Grecs, d'autres encore, apprirent à se connaître et à s'estimer. L'estime fut plus longue à obtenir des Dauphinois " bien de chez eux " et demandant à voir. Ils ont vu, compris, accepté, et se sont enrichis mutuellement.
Bien entendu, Fontaine n'avait pas attendu " ces gens-là " pour exister ; ils occupaient le bas de l'échelle sociale, certes, mais ils l'occupaient bien : ils donnèrent à leurs enfants tous les moyens pour grimper à cette fameuse échelle.

Photo de mariage de mon oncle en 1930 à Fontaine.
J'ai conscience de n'avoir pu traduire que partiellement tout ce que ces années représentèrent pour les Fontainois que nous étions devenus. Qu'importe si certains trouvent cela " populiste ". " Modestes ", ils l'étaient, par leurs revenus bien sûr, mais aussi au sens véritable du terme : ils savaient garder leur place. Fiers sans autre raison que celle d'être, ils pratiquaient aussi avec bonheur l'humour et l'auto-dérision. Mon grand-père, persuadé de descendre en ligne droite de la cuisse de Zeus, ne baissait jamais la tête, ni les yeux. On peut s'en rendre compte sur la photo de mariage de mon oncle Georges Kerténès en 1930, qui fut aussi l'année de ma naissance. Son regard se perdait parfois au loin en se voilant : nous savions alors qu'il retrouvait ses vignes, ses oliviers et ses deux fils de 15 ans et 17 ans, tous deux perdus. C'était un conteur intarissable qui comblait de joie ses nombreux petits enfants à chacune de ses visites. Arrivé à Fontaine en 1953, il maîtrisait peu la langue française, d'autant moins que nous parlions grec en famille. Je vivais mal les réflexions moqueuses quoique amicales dont il était l'objet sans s'en rendre compte. Je m'étais juré alors, pour le " venger ", de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour parler un jour la langue d'Homère aussi parfaitement que celle de Molière.
Peu après ma naissance, mes parents exploitèrent une épicerie au 39 de l'avenue du Pont Suspendu, aujourd'hui Avenue Aristide Briand. Le magasin jouxtait d'une part le salon de coiffure de mon oncle Christophe Kesténès secondé plus tard par son fils Nicolas dont les coupes firent fureur, d'autre part le commerce de chaussures animé par Léon Pinel qui allait devenir maire à la Libération. Le soir, les chaises étaient sorties devant la vitrine et l'on causait de tout et de rien entre voisins. Je garde de mon enfance une image de chaleur bienveillante, d'échanges et de tolérance.
Dans les salons de coiffure de l'époque, peu fréquentés pendant la journée, on causait bien sûr, mais on chantait aussi. En rentrant de l'école, je m'arrêtais chez mon oncle Christophe où mon cousin Nico fredonnait les derniers succès de Jean Sablon en s'accompagnant à la guitare. Ou encoreje rejoignais mon cousin Constant (Coco) au salon de son père, Georges Kesténès, Avenue du Vercors. Là, mon oncle nous charmait souvent en interprétant des chansons du pays. Lorsque je me rendais chez mes tantes Condolios, Pagonis et Vorias, rue des Iles, aujourd'hui rue du Doyen Gosse, j'avais droit aux sérénades de Monsieur Napolitano, concurrent et néanmoins ami de mes oncles.
Une autre guerre allait changer tout cela. Trop jeune, je n'ai fait que la traverser sans la comprendre vraiment, jusqu'à la Libération. Là, j'ai vu mon cousin Georges Vorias et d'autres voisins revêtir l'uniforme ; certains avaient à peine 17 ans. Tous ne sont pas revenus. Là encore, j'ai lu cette guerre dans les yeux des mères et surtout de ma tante.
L'école et les nouveaux copains nous ont sortis du vase clos de la famille. La plupart d'entre nous ont participé aux activités sportives offertes alors. Mon cousin Condolios Emmanuel (Mano) excellait en foot, mon frère Costa alterna la natation et les plongeons de haut vol avec les concerts du " Réveil Fontainois " au sein duquel il claironna haut et fort.
Mon cousin Kestenes Constant (Coco) s'essaya à la gymnastique, s'affirma aux boules (à la longue) et après un long séjour forcé en Algérie (dont il ne parlait jamais non plus) réussit dans une autre discipline : la haute coiffure qui l'amena à la direction du Salon Alexandre à Grenoble. Attiré par une situation assise, je me sentais plus à l'aise dans la pratique du cyclisme que je partageais avec mon voisin et ami de toujours Raymond Mabillon, meilleur sprinter que moi. Nous avons aussi fait ensemble un peu de foot. Ces expériences l'ont sans doute enrichi plus que moi car je l'ai retrouvé quelques années plus tard responsable des sports dans l'équipe municipale. Comme beaucoup d'autres Fontainois, nos sorties dominicales se faisaient à bicyclette en direction de Charavines, Aiguebelette, Aix les Bains, ou Annecy.
Les vacances passées en 1951 sur la Côte d'Azur, toujours à bicyclette, avec mes cousins Mano et Dimitri Pagonis, restent un souvenir inoubliable.
Et vous, Jo Sobredo et Géo Manoukian, vous souvenez-vous encore des paroles (dont La profondeur m'étonne encore) de " notre " chanson, écrite sur l'air de Pigalle : " Un pont de pierre, une avenue droite et claire où les gens sont pépères, Fontaine !… "
J'habite aujourd'hui Haute-Jarrie où j'ai retrouvé René Chastel (Papeterie Librairie Journaux près du Pont du Drac) qui a usé ses fonds de culotte sur les bancs de l'école du pont avec moi.
Devinez de quoi nous parlons ?... D'une certaine ville !
Athanase Varonakis ( Nasso)
TWIST AGAIN

Luigi Cartago, le grand-père maternel de Jean-Claude Champon, jouait déjà dans le Mandoline Club Italien. Dans les années 20, il avait fui l'Italie mussolinienne avec sa femme Mariana, d'origine piémontaise, pour s'installer à Grenoble.
Il est alors chocolatier chez Cémoi, elle ménagère dans les familles huppées. Comme elle a l'âme paysanne, il lui construit une maison à la campagne, allée des Balmes à Fontaine, (à l'époque Fontaine c'était encore la campagne.) Elle cultive ses légumes qu'elle va vendre à pied au marché de Grenoble avec une carriole poussée par son mari. Lui chante dans les bars en s'accompagnant au piano. Dans les années 60, alors que son petit-fils se déchaîne mémorablement un peu partout sur les scènes, il joue de la mandoline à l'Harmonie Club de Grenoble ou tape la grosse caisse au Réveil fontainois et il est consacré plus vieux musicien de France.
A 14 ans, leur fille Elda, accompagne les films au piano du temps du cinéma muet. Elle épouse André Champon et ils ont 2 enfants, Robert et Jean-Claude dans la maison familiale de Fontaine. Elle ouvre une boutique Elda-fleurs au 78 Cours Berriat à Grenoble en 1952. Robert sera aussi fleuriste toute sa vie.
André, le papa, travaille dès l'âge de 9 ans à l'imprimerie Coquand, rue Nicolas Chorier à Grenoble. C'est là qu'il rencontre un réfugié espagnol, Vicente Martinez, qui a connu les geôles de Franco. Il est guitariste de flamenco, forme un trio avec deux autres musiciens espagnols et joue notamment au théâtre de Grenoble.
Jean-Claude a déjà des prédispositions pour la musique. Il apprend le piano dès 7 ans avec sa maman, et la guitare à 10 ans avec Vicente. Jean-Claude fréquente l'école des Balmes puis celle de Saint-Bruno à Grenoble. Après avoir réussi le certificat d'études à 14 ans, il travaille un an chez un collègue de sa maman, Serperot, Place Championnet à Grenoble. Trois fois par semaine, il descend avec ses patrons au vrai marché aux fleurs de Nice et dort dans la camionnette pendant le voyage.

Mais le choc de sa vie arrive à 15 ans : en 1958, il va à la foire des Rameaux de l'Esplanade, le gars des auto-tamponneuses met un disque d'Elvis Presley puis de Bill Haley. Fini le classique et le flamenco! Jean-Claude a trouvé sa voie. Sa maman et Vicente l'admettent très bien car ils ne sont pas sectaires. Il achète une guitare électrique en fer de 12 kilos, chez Charlot Musique, une " Ohio ". Jean-Claude tente sa chance dans des radios crochets où ceux qui ne plaisent pas au public sont cruellement évincés par des jets de tomates ou de tout autre projectile, ce qui ne sera jamais son cas. Avec sa guitare et son ampli, il chante du rock and roll en " yaourt ", langage inventé qui ressemble vaguement à l'anglais mais qui ferait hurler de rire n'importe quel anglophone. Il gagne plusieurs fois, notamment le radio crochet organisé par le cirque Pinder et animé par Zappy Max.
Géo Mondrey, le présentateur de Radio Alpes Grenoble, croit en lui. Il lui organise des petites tournées qui l'emmènent jusqu'en Savoie.
Grenoble devient trop petit pour lui. En août 1960, Jean-Claude descend à Juan-les-Pins en Rumi, un scooter italien qui tombait souvent en panne. Il sympathise dans un bar avec les Red Caps (les casquettes rouges) dont le nom est un hommage aux Blue Caps (les casquettes bleues), l'orchestre de Gene Vincent, un géant américain du rock.
Retour à Fontaine, avec ses nouveaux amis, en vespa cette fois-ci pour faire la bise à la famille puis départ à Paris pour signer un contrat avec les disques Vogue. Mais entre temps un représentant de chez Barclay vient à la maison en faire signer un à sa maman, rendant le leur caduc car les membres du groupe sont mineurs.
Ainsi, Jean-Claude se retrouve avec d'autres musiciens qu'il n'a pas choisis. Géo Mondrey lui avait dit un jour " Tu seras bientôt un Champion ". Cette prédilection se réalise car le nouvel ensemble s'appelle " les Champions ". C'est une somme de très bons musiciens mais à forte personnalité, l'ambiance entre eux n'est pas très bonne. Le groupe est composé du Niçois Claude Ciari, guitariste, des Parisiens, Alain Santamaria, guitariste aussi, Dan Kauffmann, bassiste et Willy Lewis, à la batterie, ancien Chat Sauvage de Dick Rivers.
Le succès est au rendez vous, ils passent à l'Olympia en première partie de la chanteuse américaine Brenda Lee. Johnny Hallyday assiste au concert et va féliciter Jean-Claude dans sa loge pour son adaptation française de " Jailhouse Rock " d'Elvis Presley en " Rock du bagne". Le 23 août 1961, il se produit en Corse au café-théâtre " le Paris " sans ses musiciens à cause du prix de la traversée. Cela ne l'empêche pas d'éclipser les deux vedettes de la soirée : Dalida et Hugues Aufray. Le lendemain, le journal le Provençal du 24 août 1961 écrit " Jean-Claude Champon mieux que Hallyday ". Le 18 novembre 1961, le troisième festival de rock se déroule avec les Chats Sauvages, Danny Boy et les Pénitents puis les Champions. Le Palais des Sports de Paris est saccagé par une ultra minorité du public avant même que Vince Taylor ne puisse monter sur scène. Le lendemain, une certaine presse se déchaîne " contre les blousons noirs et leur musique ". Le 25 octobre 1962, les Champions partagent l'affiche de Gene Vincent au théâtre de l'Etoile de Paris en présence de Johnny Halliday, Eddy Mitchell et Dick Rivers dans le public. Les concerts sont inoubliables mais les enregistrements des vinyles, cinq super 45 tours et un 33 tours ne reflètent pas ces moments forts. Les tournées sont harassantes, Bobino, le Golf Druot, la salle Wagram, la Mutualité, le Moulin Rouge, les Folies Pigalle, l'ABC à Paris, l'Alcazar de Marseille, l'Empire à Ajaccio pour ne citer que les principales salles en France.

Le Provençal du 24 août 1961 - (A noter que Hallyday prend 2 y et pas de i.)
Un soir à Roubaix, Jean-Claude s'effondre sur scène. Il est hospitalisé un mois pour une pleurésie et ses musiciens ne viennent pas lui rendre visite. Il leur en tient rigueur, ce sera la fin de l'aventure des Champions qui aura duré de 1960 à 1962. Ses anciens musiciens accompagnent un temps Danyel Gérard, enregistrent quelques instrumentaux et se séparent.
Claude Ciari s'exile au Japon avec sa guitare à 12 cordes et y remporte un succès phénoménal. Il anime une émission de télévision, épouse une Japonaise, en prend la nationalité. Aujourd'hui il est considéré là-bas comme un dieu vivant.
Deux des trois autres Champions connaîtront un destin tragique…
Jean-Claude retrouve en juin 1963 " les Red Caps " devenus depuis " les Fantômes " car Dean Notton guitariste solo est écossais.
A l'image du groupe anglais les " Shadows " ou du groupe suédois les " Spoutnicks ", ils enregistrent des musiques instrumentales. Jean-Claude remplace Jacques Passut parti à l'armée. Les autres membres sont Daniel Marane à la guitare rythmique, fils du député-maire d'Ivry, et Charles Benaroch à la batterie. Ce sont d'aussi bons musiciens que les Champions mais l'ambiance est bien meilleure. Ils adorent rigoler et faire les fous. Un jour, ils empruntent la voiture diplomatique du papa de Daniel.
Les Fantômes tournent au Maroc, en Tunisie, en Belgique, en Suisse, en Espagne, au Portugal, aux Iles Canaries, sont en croisière en Grèce avec Petula Clark, passent à la télévision italienne la RAI.
Pour la télévision française, ce sont des émissions comme " Age tendre et tête de bois " d'Albert Raisner, " Discorama " de Denise Glaser, " Paris Club " de Jean-Christophe Averty.
Ils inspirent un roman-photo dans un magazine féminin et une bande dessinée.
Jacques Brel les sollicite pour sa première partie pendant deux mois, car il les aime bien. Trois super 45 tours, un 33 tours sont enregistrés. Début 1964, leur dernière tournée a lieu à Vannes dans le Morbihan, puisque Jean-Claude est appelé dans l'Infanterie de Marine pour 18 mois …dans la même ville.
Les Fantômes disparaissent. Dean Notton devient directeur des disques Polydor, il s'occupera plus tard de la carrière de Renaud. Charles Benaroch enregistre en 1975 le premier 33 tours de Jacques Higelin avec un copain Simon Boizeron. Ils forment avec les trois premières lettres de leurs noms le titre de l'album " BBH 75 ".
Après son service militaire, Jean-Claude rejoint un court instant un groupe fontainois, les Vampires, qui a été en première partie des Beatles à Lyon en 1965. Il est estimé de 1961 à 1966 comme l'un des meilleurs orchestres de la région. L'excellent Riquet Gaggero puis Christian Delagrange sont leurs chanteurs. Ce dernier, un crooner à forte voix aura beaucoup de succès dans les années 70.


Jean-Claude tente ensuite une carrière solo. Le 24 et 25 septembre 1966, il est à l'Alhambra à Paris sur la même affiche que Bill Haley et ses musiciens, les Comets (clin d'œil à Hallay et sa comète), Spencer David Group, Pretty Things, les Walkers Brothers et Jimmy Cliff.
En 1967, Jean-Luc Godard cherche une musique pour son prochain film " la Chinoise ", il choisit la chanson " Mao Mao " chantée par Jean-Claude, devenu Claude Channes. Pendant le festival d'Avignon, après la projection du film, Jean-Luc Godard le présente au public. Il sort un super 45 tours avec cette chanson. Alain Bashung compose une de ses premières chansons sur ce disque " Il est grand temps de faire… boom ". Deux autres super 45 tours suivront, les textes trop polémiques (" La haine ", " Le fric ", " Hippie hippie ", " L'amour pas la guerre ") annoncent mai 68. Son reformatage en nouveau Dutronc ne correspond pas à l'ancien rocker qu'il était. Il est mis sur une voie de garage du show-business pour longtemps. En 1982, il enregistre un 45 tours 2 titres sous le nom de Jean-Claude Lannes avec les musiciens d'Alain Souchon. Mais des orchestrations rajoutées par dessus le sabordent pour toujours. C'est un gâchis pour une seconde carrière qui méritait bien mieux.
Jean-Claude n'a jamais abandonné la musique pour autant, il continue régulièrement à se produire sur scène et enregistre des maquettes. En janvier 2001, il ouvre un cabaret à Sassenage, le " Mélusine Blues " qui prend fin en mars 2003 pour soucis administratifs.
Tous ceux qui le connaissent vous le diront : jamais il n'a pris la grosse tête, jamais la gentillesse et la simplicité n'ont quitté notre chanteur fontainois.
Jean-Claude Champon
Propos recueillis par Denis Guignier
Special thanks à Suzon, Clémentine et Hervé pour leur aide précieuse.
De Loudéac au Drac
Mémoires donne ici la parole à Gilles Cochet. Son itinéraire, qui est un exemple de l'attraction économique de l'agglomération grenobloise, nous plonge dans les aspects humains d'un tel déplacement.
Un soir, 19 Heures, fin octobre 1996. Le téléphone sonne ; je suis dans mon bureau, je parle avec ma compagne de choses et d'autres.
- Allo ?
- Bonsoir Gilles, c'est Ch.H., comment allez-vous ?
- Ça peut aller, je vous remercie.
- Je vous appelle pour vous dire nous avons terminé le redécoupage des " secteurs " suite à la fusion annoncée avec Bordas.Vous savez que vous êtes deux sur le secteur Bretagne, nous avons décidé de vous " donner " la région Rhône-alpes, qu'en pensez-vous ?
- ...???
- Vous ne dites rien ?
- Que vous dire ? Je suppose que je n'ai pas le choix.
- Nous vous avions proposé Paris mais vous avez refusé, la seule solution restante était de remplacer B…. qui part à la retraite, vous n'avez effectivement pas le choix mais il ne faut pas le prendre comme une sanction, votre futur secteur est riche et à développer, c'est un challenge intéressant ; vous y avez déjà travaillé, il me semble ?
- En effet, dans les années quatre-vingt, la différence est cependant de taille : à l'époque, c'est moi qui l'avais choisi, aujourd'hui, ce n'est pas le cas et, qui plus est, nous avions d'autres projets, immobiliers notamment.
Ma compagne entendait toute la conversation : j'avais mis le haut-parleur du téléphone ; elle était livide, immobile, et me regardait fixement - Ch.H était mon directeur commercial de l'époque, il m'annonçait par téléphone ma mutation de l'autre côté de la France. Je n'insistais pas sur le projet immobilier et lui demandais à quelle date tout ceci devait s'opérer.
" Au 1er janvier 1997 ", c'est à dire deux mois plus tard, deux mois pour être opérationnel. Ce fut tout pour ce soir-là… au téléphone. Le dossier immobilier trônait sur le bureau, un projet de construction d'une maison, projet quasi abouti, mort-né. Je sus en raccrochant le combiné téléphonique que ma vie allait changer, et pas seulement la mienne, celle de mes enfants et de leur mère. Chacun sait qu'un travail est fragile, qu'il repose souvent sur des décisions qui ne vous appartiennent pas, quel que soit l'enthousiasme que vous y mettez, il n'est pas question de justice ou d'équité, mais de rentabilité et d'efficacité. Je suis commercial, donc mobile, c'est dans mon contrat de travail, rien à dire, ce sont les risques du métier. Mais passé quarante ans, vous êtes moins sur vos gardes, vous vous sentez " installé ", à l'abri, et avec vous, toute votre famille : la sérénité, la vie de tous les jours, le confort, les vacances, tout concourt à vous endormir, cela pourrait durer jusqu'à la retraite.
Eh ! Non !

Nous sommes en mars 2003.
Que s'est-il passé depuis ce funeste jour d'octobre 1996 ? J'ai toujours le même travail. J'ai relevé le " challenge ", comme il disait. A propos, ce monsieur n'est plus là, muté lui aussi, comme quoi… Ma fille non plus n'est plus là le soir quand je rentre, sa mère non plus, seul mon fils est venu. Nous habitons tous les deux à Grenoble depuis trois ans après un épisode campagnard de deux années dans l'Ain. La famille a explosé. Pas tout de suite.
La première année me vit faire la navette tous les quinze jours, la deuxième année tous les mois ( les finances ne suivaient pas ) jusqu'à la décision de faire descendre tout le monde. Ce qui ne se fit pas. J'ai expliqué maintes et maintes fois la nécessité de garder la cohésion familiale, l'impossibilité de trouver un poste équivalent à… mon âge mais la raison ne peut rien contre un attachement à une terre, qu'elle s'appelle la Bretagne ou autrement.
Ma compagne est donc restée là-haut et avec elle, notre fille. Cela dure depuis six ans maintenant. Les liens affectifs sont sensibles à deux choses : le temps qui passe et la distance qui sépare les êtres. Le temps a terrassé les sentiments, la distance a eu raison de mon portefeuille.
Il a fallu réapprendre à vivre… autrement. L'arrivée à Grenoble a été déterminante. Après deux années à la campagne, sans lien social, il était impératif de renouer avec la civilisation. Je connaissais depuis mon premier séjour dans la région quelques amis que je mis à contribution. De fil en aiguille, le maillage se fit, une rencontre en amenant une autre, le tissu social se re-construisit ; avec lui, une autre vie pouvait commencer.
Mais vous ne recommencez jamais à zéro ; la page blanche n'existe pas, c'est une figure de roman. Nous avons fait - et pratiquons encore - le grand écart. Il y a une différence certaine entre un petit village de Bretagne centrale et l'agglomération grenobloise.
Beaucoup, aujourd'hui, subissent des déracinements culturels et humains qui peuvent paraître plus grands, à première vue. Après tout, c'est le même pays, la même langue et chacun de penser que d'autres ont eu à tout réapprendre : la langue, les mœurs, la religion, l'environnement. Je sais tout cela mais, car il y a un " mais " : une rupture, quand rupture il y a, est peut-être plus simple, mentalement, à gérer, quand elle a un aspect définitif.

Nous pratiquons le grand écart, mon fils et moi, parce que nous ne sommes pas assez loin, dans tous les sens du terme. Nous sommes tentés ; nos racines restent et demeurent en Bretagne. Ceci dit, nous vivons ici au quotidien. Nous sommes passés du pays de la mer à celui de la montagne, d'une région excentrée à une région de passages, mixte, mélangée. C'est ce qui nous a sauvé, me semble-t-il. Par tradition familiale, nous sommes plutôt ouverts, curieux des autres, d'autres manières d'être, de vivre. Ici, dans cette ville, dans le quartier où nous habitons, il y a multiplicité d'origines, les rencontres sont faciles. La nécessité de s'adapter pour chacun ouvre la porte aux échanges, tout le monde y trouve son compte, l'enrichissement y est permanent. Nous habitons le quartier St-Bruno, quartier à l'animation permanente, avec son marché quotidien, ses commerces ouverts tard, pour les étourdis ou les gens trop occupés. Il nous fallait un changement radical, nous l'avons : la multiplicité des rencontres cicatrise petit à petit les blessures du passé, aujourd'hui, nous pouvons nous dire que nous avons franchi un cap, il reste du chemin à parcourir avant une complète intégration. Nous ne serons jamais complètement grenoblois, mais combien le sont ? Combien de personnes présentes ici depuis des générations gardent au fond de leur cœur un coin de leur terre natale, un morceau de ciel bleu (ou gris), l'océan qui nous manque ici cruellement ?
La mémoire du passé se nourrit des moments présents, elle s'enrichit en permanence de la confrontation avec des expériences similaires, nous ne sommes pas seuls alors que nous pensions l'être, nous sommes tous des immigrés.
En conclusion, je souhaiterai rendre hommage au journal Mémoires qui m'a permis de rendre compte de mon expérience personnelle, elle s'inscrit, je le pense, dans le travail de liaison entre le passé, récent ou plus ancien, le présent et un avenir en construction.
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