EDITO
Un journal est toujours une aventure collective, le mot collectif n'ayant jamais si bien porté son nom. Mémoires se veut le reflet de la vie, dans ce qu'elle a de plus diversifié, celle des gens, la vôtre, celle d'hier, d'aujourd'hui et de demain.
Mémoires, dans sa nouvelle conception, est votre journal. Il vit grâce à vos témoignages, au delà de tout parti pris. Nos critères sont ceux de la sincérité, de l'authenticité et du respect des propos rapportés dans les colonnes de ce journal.
La sincérité et l'authenticité, vous les trouverez dans ce numéro 7, avec l'extra-ordinaire transcription au quotidien d'évènements survenus lors de la Seconde Guerre Mondiale dans les carnets de Mme Claire Louré, issus d'une tradition familiale et féminine d'écriture.
Sur cette période troublée, nous poserons également un regard différent, un regard d'enfant, grâce au témoignage de Mr Victor Lunardi, d'origine italienne : sa vie quotidienne d'enfant, trop souvent oublié dans une guerre d'adultes.
Mais l'histoire ne se résume pas aux seuls faits d'armes elle avance par le travail des femmes et des hommes ; Mme Pascale Sinisi met en valeur la modification très sensible de la ville de Fontaine au cours des dernières décennies, la disparition de lieux de travail et de vie, le changement de paysage urbain qui en est résulté avec les conséquences sur la vie de la population.
Les sujets sont divers, ils vous appartiennent, faites en sorte qu'ils vivent.
Mémoires, c'est aussi une association ouverte aux habitants de Fontaine et d'ailleurs.Adhérez, témoignez, rencontrez des témoins, amenez des documents, écrivez, dactylographiez la mémoire avec nous !
Nous lançons cet appel à tous, afin que chacun ait la possibilité de s'exprimer plutôt que de subir le flux des médias, et que nous cultivions ensemble nos mémoires.
Longue vie à Mémoires !

Le comité de rédaction


Le CD Rom Mémoires enfin disponible !

Le CD ROM Mémoires, édité à 1000 exemplaires et rassemblant le travail réalisé par les habitants depuis 2001, vient de sortir. Vous aurez l'occasion de découvrir les plus de Mémoires : des films amateurs sur le Corso, le travail dans les tanneries ou la construction du Pont Escanglon, des bandes sonores oubliées, un inventaire des documents concernant Fontaine et surtout, lire et imprimer les 6 numéros de Mémoires déjà parus.
Ce CD Rom sera offert en priorité aux habitants qui ont participé au projet, aux bibliothèques, collèges, lycées, centres sociaux, MJC, etc. et aux nouveaux arrivants à Fontaine.
Pour ceux qui ont contribué, vous pouvez venir le réclamer au local de Mémoires.


Pourquoi je participe...
Il n'y a pas de génération spontanée, on est toujours l'enfant de quelqu'un. Nous existons parce que d'autres personnes ont existé avant nous et nous sommes tous cousins sur cette planète Terre. Puis un jour, nos ancêtres, nos parents, nous-mêmes sommes venus à Fontaine, c'est cette histoire que nous évoquerons avec vous si vous le voulez bien, avec ce lien amical qui est le journal Mémoires.

Denis Guignier

Le projet Mémoires m'a tout de suite intéressée parce que la Grande Histoire parle des grands hommes mais rarement des petits. Et pourtant, la société d'hier comme la société d'aujourd'hui se construit jour après jour, pierre après pierre, grâce à ces gens simples, ces petites gens comme vous et moi à qui l'on donne rarement la parole. Mes grands-parents et mon oncle étaient maraîchers à Fontaine. Un jour, j'ai eu envie de parler d'eux. Tout est parti de là. Ces gens sans importance, c'est notre ville, c'est notre vie. Car Mémoires c'est aussi cela pour moi, inventer une nouvelle façon d'être ensemble, une nouvelle citoyenneté.

Catherine Dépassel

Pourquoi je travaille à Mémoires ?
Pour tricoter.
Pour mes parents, grands-parents, paysans sans terre, pour mes enfants et petits-enfants.
Par eux, je sais : les gens de peu ne sont pas des gens de rien.
Ils sont.
Dans l'ombre.
Et c'est dommage tant ce qu'ils font, rêvent, éprouvent, questionnent, est riche.
Mémoires nous donne le moyen de les faire exister dans la cité. Cette modeste contribution me procure une grande joie et des fils à tricoter du sens, dans le monde complexe dans lequel nous vivons.

Christiane Soulat

Chaque jour notre mémoire nous accompagne, celle des autres aussi. Chaque mémoire a son intérêt, fusse-t-elle celle des hommes les plus simples. C'est un véritable droit à la mémoire et à l'histoire (son matériau) qu'il faut revendiquer pour tous. Nous pourrons alors mieux imaginer un avenir ou chacune aura sa place. La mémoire et l'histoire nous permettront de nous souvenir des " grands " comme des ouvriers, des immigrés comme des exilés de la campagne, bref, nous rappeler l'importance des classes sociales. Dès lors, nous pourrons maintenir un idéal de justice, ce qui ne serait plus possible si l'on parvenait à nous convaincre qu'il n'y a plus que des conflits de culture, de sexe ou de génération. La citoyenneté pourra alors s'exercer dans le présent pour un futur meilleur.

Serge Lambert

Aller de l'avant, regarder l'avenir, c'est bien. Mais jeter un œil attentif dans le rétroviseur du passé, c'est mettre le doigt sur les vraies valeurs, sur nos racines. Je suis moi-même Fontainoise depuis 3 générations et mes enfants sont Fontainois.
Je voudrais mettre en valeur les richesses de notre patrimoine local par le biais de vos témoignages.
Si vous désirez me revoir dans votre quartier ; je tiendrai une permanence dans notre local Mémoires.
Votre ancienne commerçante qui vous est attachée.

Marilyne Païs

Je ne suis pas d'ici, comme beaucoup, ma mémoire personnelle réside ailleurs ; J'ai eu la chance de beaucoup parler avec mes ainés, d'autres n'ont pas eu cette possibilité ; transmettre par le biais d'un journal les témoignages de personnes vivantes, faire partager leur vécu reste pour moi une des plus belles expériences que l'on puisse faire. A une époque où l'immédiateté fait figure d'information, le recul du temps est plus que jamais nécessaire à une bonne compréhension du monde qui nous entoure, puissent nos enfants le comprendre et ne pas perdre ce fil ténu qui nous lie, toutes générations confondues, par delà nos différences sociales et culturelles. Je suis avant tout un citoyen du monde ; le pays, la région n'ont qu'une importance relative. Le travail de mémoire est l'affaire de tous, il est aussi le mien.

Gilles Cochet


La maison GUERRY

Mon petit fils et moi nous avons assisté ensemble à la démolition des établissements GUERRY, et tout à coup devant cette poussière, mon passé a ressurgi.

En 1953, j'avais 16 ans comme lui aujourd'hui.
A mon époque, il y avait une centaine d'usines comme celle-ci dans la région Grenobloise. C'était une tannerie.
On transformait des peaux de bêtes en cuir, pour faire des chaussures ou des sacs ou des gants ou bien d'autre chose.

A 14 ans, dans les jardins ouvriers, derrière l'immeuble

Eh bien mon frère avait travaillé un peu dans tous les ateliers. Il m'avait expliqué que les peaux arrivaient des abattoirs, elles étaient plongées dans l'eau, puis dans une préparation de chaux et d'arsenic - m'a-t-il dit ! - avant d'être raclées avec un boutoir sur un chevalet pour faire disparaître les poils. Eh oui, c'était un travail dur. Il y avait un atelier d'écharnage où ils éliminaient les restes de chair et de graisses, un atelier d'échaulage, où les peaux étaient rincées abondamment afin qu'elles soient prêtes a être tannées, c'est à dire transformées en cuir. Je crois qu'ils faisaient ça avec du chêne et du châtaigner. Il avait aussi un atelier de teinture, un atelier de glaçage, un atelier d'assouplissement, un atelier de séchage. Je comprends maintenant pourquoi il y avait des jours où ça ne sentait pas très bon dans le quartier. J'ai habité dans cet immeuble. La Maison GUERRY c'était la maison de mon enfance. Comme la vie était différente dans ce quartier !

Nous sommes arrivés à la maison GUERRY grâce à mon frère qui travaillait à la peausserie, car tous les ouvriers étaient logés dans l'immeuble attenant à l'usine. C'était une des plus grandes bâtisses de Fontaine. Elle avait des volets bordeaux que l'on voyait depuis le pont du Drac.

Avant, le boulevard Joliot Curie n'existait pas ; il y avait des jardins où les habitants de cette copropriété cultivaient leur propres fruits et légumes de saison.

Dans cet immeuble la montée d'escalier était en bois. Les toilettes étaient sur le palier.
Le téléphone n'existait pas, la télévision n'on plus ! Il y avait la radio, des livres, et c'était tout ! La cuisinière était un fourneau à charbon qui servait également de chauffage, où le repas mijotait toute la journée… ça sentait bon ! Le soir la cuisine se transformait en salle de bain : on mettait une grosse bassine et on se lavait, comme ça ! Mais On n'était pas malheureux ! C'était comme ça c'est tout !

17 ans. A l'arrière plan, la maison Guerry. Derrière le mur, le ruisseau. L'herbe, c'est le boulevard Joliot Curie aujourd'hui.

Nos voisins étaient de tous bords : des Italiens ; des Grecs ; des Français. C'était convivial, on échangeait nos spécialités culinaires.
Derrière la maison il y avait un bassin. En été, le soir, on s'y retrouvait pour rire et parler d'avenir avec les copains de mon âge… ça c'était l'amitié ! Les femmes descendaient leurs chaises et leurs tricots et bavardaient sous le platane. D'ailleurs, il est toujours là ce bel arbre, il est centenaire je crois ?
Les jeunes enfants jouaient à cache-cache ou aux billes… ça a bien changé !
Derrière il y avait un ruisseau, La Saulne, et quand nous étions enfants on s'amusait à regarder l'eau qui changeait de couleur, tantôt bleue, tantôt jaune, tantôt rouge… C'était l'usine qui déversait ses teintures dans le ruisseau ; nous, on trouvait ça marrant !
L'avenue Aristide Briand était déjà là. En face, il y avait le bar des PYRENEES où les hommes se retrouvaient pour jouer à la belote ou aux boules. J'ai un souvenir assez amusant : lorsque la partie de boules se terminait, dans un ronronnement de voix d'hommes il y avait des éclats de rire, car l'équipe perdante avait comme punition d'embrasser La Fanny. Je revoie cette scène comme si c'était hier…
Les perdants se mettaient en file Indienne et un par un ils embrassaient un cadre où figurait une femme avec ses jupons retroussés. Je voyais la scène par ma fenêtre, je trouvais ça très curieux…
Moi, je me déplaçais en vélo, comme d'ailleurs la plupart des habitants. On allait partout avec nos bicyclettes. Pour les jeunes il y avait la Vespa., comme les scooters d'aujourd'hui. Il n'y avait pas de feux tricolores sur l'avenue, pas de panneaux de signalisation.
Le soir, à la veillée, il y avait des tourne-disques, on mettait des 33 tours de l'époque, on dansait, on chantait, ou bien on lisait... Ou, pendant les grands jours, on allait au cinéma " Le VOG " qui se trouvait à la montée du pont du Drac.
Le samedi on allait dans les bals musette. Ah ! au 14 juillet ça dansait dans tous les quartiers. On savait s'amuser, c'était génial !

le passage du Corso. La reine du cortège m'avait envoyé un œillet rouge… c'était la coutume.

Pour les courses, il n'y avait pas de grandes surfaces ! Il y avait des petits magasins où l'on y trouvait vraiment de tout ; ils étaient tous réunis sur l'avenue et nous étions très fidèles. Nous avions nos commerçants préférés qui faisaient partie de la famille. C'était le lieu de rencontre des gens du quartier.
Mon frère travaillait à la tannerie 55 H par semaine, mais le dimanche s'était sacré : tout le monde se faisait beau avec les habits du dimanche et on allait à Grenoble pour se promener, on prenait le Tramway électrique de l'époque.
Cet immeuble fait partie de mon passé et de ma jeunesse et donnera place à une belle résidence tournée vers le futur et l'avenir.
Mais je regrette cette époque car si nous n'avions pas tout ce que les jeunes ont aujourd'hui, c'était quand même bien. J'ai eu une belle jeunesse à Fontaine, nous avions de vraies valeurs, de vrais amis. La vie était difficile, mais il faisait bon vivre. La richesse était celle du cœur. Je souhaite à tous les Fontainois de se contenter de petits riens que la vie nous donnera et de continuer à vivre à Fontaine heureux et en harmonie.

Pascale Sinisi - Propos recueillis par Marilyne Païs


- Mémoires - avec le soutien de la Ville de Fontaine et le Prix Rhône-Alpes " Innovation en Politique de la Ville " Edition 2002.

50, avenue Aristide Briand - 38600 Fontaine
Tél. : 04 76 53 22 16
E-mail : memoire.present@club-internet.fr
www.memoireaupresent.com

Horaires d'ouverture :
Lundi : 17 H - 19 H
Mardi : 14 H - 17 H
Vendredi : 9H - 12 H

- Comité de rédaction :
Christiane Soulat, Marilyne Païs, Serge Lambert, Elizabeth Braure, Gilles Cochet, Georges Londiche, Robert Demarchi, Messaouda Tebbi, Catherine Dépassel, Denis Guignier, Suzon Jadeau, Alexandre Juanpere, Ambroise Di Dio.
- Soutien technique : Danielle Tan - DSU - Vie des quartier. Nizar Baraket - ADATE.
- Les contributeurs sur ce numéro :
Victor Lunardi, Claire Louré, Pascale Sinisi.

Retour de mémoire !

Le comité de rédaction - Dessin d'Elizabeth Braure


" J'ai grandi avec la 2ème Guerre Mondiale "
Victor Lunardi et son épouse vivent à Fontaine depuis toujours. Né en 1930, Victor a travaillé chez Montaz-Mautino et participé à la vie sociale, syndicale et politique. Fils d'immigré italien (son père, Angelo, était venu s'installer à Fontaine en 1929 pour fuir le fascisme), Victor nous livre ici quelques-uns de ses souvenirs d'enfant durant la Deuxième Guerre Mondiale et rend ainsi un hommage ému à son père.

1939 : La guerre commence en Europe
J'ai 9 ans. On parle d'invasion de la Pologne. La France et l'Angleterre déclarent la guerre à l'Allemagne. Mais la guerre nous paraît encore loin. Elle semble vouloir se faire à l'Est ou sur les mers, en Europe du Nord. Pourtant, je sais que mon père est inquiet, lui qui a perdu des membres de sa famille pendant la 1ère Guerre Mondiale, lui qui a quitté l'Italie par pacifisme, par refus des discours belliqueux de Mussolini. On a parlé de mobilisation générale place du Néron et on a distribué les premiers tickets de rationnement à la Salle des Tickets, l'actuelle Maison des Sociétés à Fontaine. Le rationnement devait durer bien après la guerre…

Comme " tous " les petits Italiens, Victor fait sa communion en 1942.

La défaite : mai-juin 1940
Et puis, coup de tonnerre ! La débâcle de l'armée française, encore bien difficile à comprendre.
Stupéfaction ! Mais il a fallu vivre… Comme tous les étés depuis l'âge de 7 ans, je fus placé pendant les grandes vacances à la ferme Durand, à Charvet, sur le flanc sassenageois du Vercors. Là, je me rendais utile et j'étais nourri. J'en ai un bon souvenir. Après les vacances, à Fontaine, j'ai vu les soldats français en repli qui s'étaient arrêtés au parc Borel (parc Karl-Marx aujourd'hui). D'autres étaient au bord du Drac. Avec quelques copains, nous allions quémander quelques bidons de soupe militaire. Ils étaient abattus. Dans leur avancée, les soldats allemands (que j'aurais pu voir de la ferme Durand) avaient tiré quelques salves sur les forts de la Bastille depuis Voreppe en signe de victoire. Grenoble fut déclarée " ville ouverte ". Le soir même, Pétain avait signé l'armistice. Je me souviens d'une photo dans le journal italien que mon père recevait chaque semaine. La veille de l'entrée en guerre de l'Italie fasciste contre la France, le journal montrait une photo du pape bénissant les armées de Mussolini. De ce jour, ma vision de l'Eglise prit une nouvelle tournure.

L'Occupation (italienne jusqu'en 1943, puis allemande)
La vie est devenue plus difficile. Il a fallu se débrouiller. Mon père venait travailler à la ferme Durand en échange de coupes de bois. Surtout, j'ai le souvenir qu'il a fallu déménager plusieurs fois car nous, les Italiens, nous étions regardés de travers, comme des complices de Mussolini alors que mon père avait été opposant, en Italie. Nous avons fini par trouver un logement stable à Seyssinet pendant quelques années. L'instituteur de Fontaine, du fait de mon travail scolaire satisfaisant, me permit cependant de rester dans son école, ce qui me réjouit car je pus ainsi garder mes copains.

Nous allions parfois ramasser des marrons d'Inde avec la classe. L'instituteur nous avait appris à les utiliser pour remplacer le savon rationné. Il fallait éplucher les marrons, les râper avec une râpe à fromage et cette farine servait de savon. A l'école, pour chauffer la classe, on nous faisait aussi fabriquer des briquettes : c'était un mélange de poussière de charbon, de sciure de bois et d'argile qu'on laissait sécher dans un moule. Ça finissait par brûler… Avec des copains, nous allions aussi porter du buis à la sortie de l'Eglise pour la fête des Rameaux. Nous recevions quelques pièces en échange pour acheter un œuf, une barre de chocolat ou une friandise.

Victor Lunardi à Mémoires.

L'occupation italienne, consécutive aux accords d'armistice, a compliqué les choses. Avant la guerre, je n'avais pas senti de la part de mes copains " français " de réprobation sur mon origine italienne. Cela a changé après l'arrivée des troupes de Mussolini : il y avait une tension envers les immigrés et même entre enfants italiens car des immigrés exprimaient des sympathies à l'égard de Mussolini, ce qui n'était pas le cas de ma famille. Des " Français " exprimaient aussi une vindicte à l'égard des Juifs. C'est alors que mon père eut une attitude courageuse. Alors que Mussolini invitait les femmes italiennes immigrées à aller accoucher en Italie moyennant une prime, mon père décida que ma sœur et moi-même serions naturalisés français.

On était en 1941. Pourtant, à cette date, la cause de l'Angleterre, écrasée sous les bombes, paraissait irrémédiablement perdue !…

La vie, difficile mais pas malheureuse, a continué. Des Français se montraient désagréables à notre égard mais d'autres non. Je pourrais citer par exemple le boulanger qui ne nous refusa jamais le pain auquel nous avions droit. Pour manger, nous nous étions mis aussi à chasser les petits oiseaux. Avec l'Occupation italienne, il y eut des aspects cocasses. Nous allions parlementer avec les soldats italiens qui gardaient le Pont du Drac. D'ailleurs, ils cherchaient à établir des liens pour passer le temps, ils offraient des cigarettes pour le papa, des " macedonia ", et plaisantaient sur nos origines respectives en Italie. Des liens presque affectueux ! Des choses paraissaient incroyables. En 1942, je raccompagnais chez lui un de mes bons copains, Marcel, et là, j'appris qu'il n'était pas baptisé et qu'il devait quitter Fontaine car il était " communiste ". C'était la première fois que j'entendais ce mot. Je demandai à ma mère ce que ça voulait dire. " C'est comme papa " répondit-elle. Je n'ai jamais revu Marcel… Il y eut ensuite des évènements inquiétants qui laissaient deviner des issues dramatiques, mais témoignant aussi d'un très grand courage.

Résistances
Je me souviens par exemple d'un instituteur blond aux yeux bleus, à la tête ronde, qui nous faisait apprendre des musiques de chants patriotiques comme Sambre et Meuse, que Victor est encore capable de fredonner. Il était probablement replié d'Alsace-Lorraine après l'annexion de cette région par Hitler. Il fut arrêté, menotté en pleine classe devant nous. Nous n'eûmes plus jamais de ses nouvelles… Et puis, il y avait la chasse aux Juifs. Nous avions un copain juif. Un jour, il ne vint plus à l'école. On a dit qu'il avait été raflé. Nous sommes allés voir sa maison, qui existe toujours d'ailleurs, allée des Balmes. Elle était ouverte à tous les vents. Par l'entrée, nous avons jeté un coup d'œil et nous avons vu son béret traîner par terre. Il ne revint jamais chercher son béret…

On avait des doutes mais on ne savait rien de précis. C'était la rumeur, ou le mutisme total… Tel ou tel était, paraît-il, résistant. Ma sœur qui était plus âgée m'affirmait en connaître. Mais là aussi, motus…

Tel autre, un collabo peut-être, reprenait les slogans de Vichy. La famille aussi, grâce à mon père, avait un poste à galène. On écoutait Radio Londres. On évoquait ces questions dans ma famille qui faisait preuve d'une réelle liberté de conversation. Et je devinais de mieux en mieux vers qui les sympathies de mon père allaient, lui, l'antifasciste de la première heure en Italie.

Des tracts circulaient. Le Petit Dauphinois dénonçait les soi-disant " terroristes ", alors que je compris plus tard qu'ils étaient les vrais patriotes, fussent-ils des immigrés du mouvement M.O.I (Main d'Oeuvre Immigrée, qui était en première ligne durant la résistance). Nos voisins, les Brezinski, étaient des réfugiés juifs. Le fils m'avait donné un livre avant de partir au maquis avec son père. Ils m'avaient aussi confié une valise pleine de documents que j'avais cachée sous mon lit. Je n'ai jamais pu la leur rendre. Le père a été tué à Saint-Nizier et le fils fusillé au Polygone. La valise a été récupérée par la famille à la Libération.

En 1943, il y eut le fameux acte de résistance du Polygone. Quel habitant de Fontaine de l'époque n'a pas entendu l'explosion ?! Les Allemands avaient alors remplacé les Italiens comme occupants. Et tout le monde vous le dira, la violence a décuplé avec des représailles systématiques, des exécutions sommaires, des tortures, etc. Mais la Résistance continuait. J'ai pu voir moi-même des actes héroïques. J'allais à l'école des Balmes, au milieu des champs à cette époque. Un jour, j'ai vu la milice poursuivre deux hommes qui venaient de sortir du Garage Achard, avenue Aristide Briand, près de l'actuel arrêt de tram " Hôtel de Ville ". L'un, atteint d'une balle dans la jambe, boitait. Il parvint à passer par dessus un muret pendant que l'autre continuait, entraînant les miliciens à sa poursuite et sauvant ainsi, provisoirement, son compagnon. Le fuyard fut atteint par les miliciens et tué, achevé peut-être. Puis, les miliciens sont venus nous chercher à l'école pour nous montrer un " terroriste mort ", disaient-ils. J'ai su plus tard qu'ils s'appelaient Jean Bocq et Paul Vallier, illustres figures de la Résistance. Des rues et des places portent leur nom aujourd'hui. Il y eut de terribles représailles. J'ai été le témoin indirect de l'une d'entre elles. Mon père, caché dans une cave, a vu l'exécution du cours Berriat. A-t-il eu lui-même des liens avec la Résistance ? Il ne nous l'a jamais dit. J'aimerais le savoir aujourd'hui. Avec d'autres copains, nous sommes allés quelques jours plus tard, à la Libération, porter des fleurs sur les traces de sang qui sont restées longtemps, longtemps…

Victor à l'âge de 16 ans à la sortie de la guerre

La Libération
Depuis 1942, le sens de la guerre avait changé. En 1943, la situation est devenue favorable aux Alliés qui avaient reçu le renfort de l'URSS et des Etats-Unis. Partout les puissances de l'Axe refluaient, en Europe, en Asie, en Afrique. Les bombardements américains, stratégie militaire des Etats-Unis, ont parfois exacerbé les conflits et les affrontements, mais la Libération vint enfin, faite d'angoisse, de soulagement et d'un indicible bonheur.

En 1944, j'avais 14 ans. Nous étions jeunes et nous commencions à être frondeurs. Par exemple, le matin à l'école, il fallait chanter trois fois par semaine l'hymne à Pétain dès l'entrée en classe. Nous étions plusieurs à arriver en retard pour éviter de chanter et l'instituteur ne nous réprimandait pas. De plus en plus, tout le monde se réfugiait dans le silence, même à la maison. On évoquait à peine les évènements sans discussion. Les exactions nous laissaient sans réponse, et pourtant il y en avait de plus en plus ! Nous, nous étions surtout occupés à nous débrouiller, car la vie était de plus en plus dure. Il n'y avait cependant pas de lamentation. C'est après la Libération que nous avons appris les exécutions, les charniers, les déportations dans les camps que l'on connaît aujourd'hui.


La Libération arriva enfin. Après les interventions sauvages des Allemands dans le Vercors, la joie à Grenoble valut bien celle de Paris dont on voit souvent les images. Mon souvenir de la Libération est fait d'inquiétudes, de soulagement mais aussi d'impressions fortes laissées par la puissance américaine. Inquiétudes car à Seyssinet, j'avais connu un homme habillé de noir, et certains l'avaient vu rentrer à la Gestapo, place Victor Hugo (l'actuel Hôtel d'Angleterre). Mon père m'avait dit que le noir était la couleur des fascistes. À la Libération, un groupe de maquisards remontant le cours Berriat aperçut cet homme. Il alla au devant des maquisards et… soulagement, ceux-ci le portèrent en triomphe alors que les drapeaux commençaient à fleurir les balcons et que les banderoles s'étalaient sur les façades. Cet homme avait-il joué un double jeu ? Je ne le saurai probablement jamais…

Je me souviens aussi de mes impressions fortes lorsque les Américains arrivèrent à Grenoble. Certes, ils avaient montré leur puissance par les bombardements que l'on disait imprécis d'ailleurs. Mais les soldats et leurs jeeps, grands, bien habillés, distribuant du chocolat (des tablettes et non des barres !), des chewing-gums, des boîtes de cornet-beef, des biscuits, c'était quelque chose ! Quel souvenir pour nous qui avions souffert des privations alimentaires !… Et tous ces gens aux balcons qui agitaient fanions et drapeaux ! La guerre était finie. Je me souviens avoir vu deux soldats allemands s'enfuir à moto, pour échapper aux maquisards et aux Américains… Inimaginable pour un enfant qui a grandi pendant la guerre !

Enfin, en 1945, il y eut l'invasion de l'Allemagne par les alliés puis la défaite du Japon. À 15 ans, j'avais alors compris que la liberté a un prix, parfois très élevé. En quittant l'Italie fasciste, mon père m'avait déjà donné une leçon. À Fontaine, dès l'âge de 9 ans, j'ai pu voir quel amour il avait de son pays d'origine et de son pays d'accueil quand il faut sauver son honneur et sa dignité. Je me souviens qu'il me disait toujours : " Ne critique pas le pays qui t'a donné à manger ", sans parler de la liberté… Certes, tout le monde ne peut avoir cette lucidité, au même moment, au même âge. Raison de plus pour espérer qu'il y en aura toujours, de ces hommes-là, courageux, lucides et pourtant simples. Mon père, Angelo, était de ceux-là.

Victor Lunardi Propos recueillis par Serge Lambert


Les hommes font la guerre, les femmes l'écrivent

Un jour de novembre 2002, Claire Louré a poussé la porte de Mémoires. Dans son sac, un cahier : là, elle a consigné en 1973 le témoignage de son mari sur la déportation. Elle se dit, un peu honteuse de livrer ainsi des fragments d'une vie mais ce qui la soutient dans son dévoilement intime, c'est qu'il s'agit moins de témoigner d'un être cher que de témoigner d'un être comme des milliers d'autres pris dans les griffes d'une indicible horreur. Dire l'indicible, " trouver les mots pour dire des milliers de morts et sachant que des millions de mots de peuvent exprimer ce qu'est un génocide ".

Les 4 générations de filles Louré. De gauche à droite : Claire Louré, Francine Giovanetti, Stella Rillh, Alicia Rillh

Elle nous a confié ce cahier avec quelques appréhension: " vous pensez que cela peut intéresser ? Que cela peut servir ? La vie aujourd'hui est tellement différente de celle que nous avons connu… Quand dans un supermarché je remplis mon chariot, encore aujourd'hui je trouve cela indécent. "
Pourtant, c'est avec la même force qui animait Claire lorsque bravant le vacarme des passants " négateurs " devant la projection de documents d'archives sur les camps un jour à Reims en 1948 et qu'elle s'entendit crier " Si c'est vrai ! C'est affreux mais il faut le croire ! C'est vrai ! Cela a existé ! ", qu'elle nous confia ces écrits, par devoir de mémoire…

Ce qui me frappa en lisant ce carnet (et également celui de sa mère relatant la guerre de 14-18, mais nous en reparlerons), c'est qu'alors que je me préparai comme on se jette dans l'eau glacée, à faire un voyage en enfer, j'ai trouvé la vie ; la vie d'un homme conscient : il savait pourquoi il était là, pourquoi il avait fait acte de résistance, un homme lucide qui ,dans les limites extrêmes de l'abjection organisée dans laquelle il était réduit, trouve la ressource de s'inquiéter de se " voir devenir bête ", à se battre pour un morceau de rutabaga cru, ou bien de regretter de ne pas avoir su le nom d'un autre co-détenu alors que chacun était réduit à un matricule tatoué à même la chair.

Ces préoccupations, dans un contexte pareil, sont des petites flammes d'humanité, c'est cela qui, à mes yeux, mérite d'être transmis.
Il ne s'agit pas de faire la leçon à la jeune génération prétendument nantie, ni de se prévenir de la " bête immonde ".
L'expérience, par nature ne se transmet pas. Transmettre des faits, des questionnements peut-être.
Ecrire pour les autres c'est prendre le risque d'être ni lu ni compris. Alors, à vous lecteurs, jeunes et moins jeunes, de nous le dire sans complaisance !
La portée de ces carnets et de ceux que nous vous présenterons par la suite réside également dans la nécessité de l'oubli.

En effet, comment un déporté dont les nuits sont peuplées d'images monstrueuses a-t-il pu ne pas étrangler sa femme une nuit alors que, dans ce cauchemar, il l'a prenait pour un kapot ?
Comment a-t-il pu ouvrir les yeux tout encombrés d'horreur et reconnaître le sourire de son enfant ?
C'est également ce mystère que nous vous devions d'offrir.

Christiane Soulat

Carnets de guerre

" Arbeit macht frei " le travail rend libre - Camp d'Auschwitz

La longue marche des petits rayés
" Le 17 janvier [1945] je crois, les SS formèrent une colonne, nous étions 3000 détenus. L'Abbé Rosay avait heureusement pu se joindre à nous, rester entre Français était un espoir de survie. Un autre groupe se joignit à nous. J'eus l'immense joie de retrouver Lucien Lundi d'Iles-sur-Suippe (Marne). J'avais fait le transport Dachau/Auschwitz avec lui et le croyais mort malgré sa stature herculéenne.

La colonne s'ébranla, mais cette fois à pied, par un froid terrifiant, en direction de la Vistule, c'est-à-dire vers le Nord. Il ne fallait pas tomber, car tomber équivalait à mourir, tué d'une balle dans la tête, ceux qui flanchaient, fauché par une mitrailleuse. La route était jonchée de cadavres des convois

passés avant nous. Tout se faisait en marchant, uriner et le reste. Durant trois nuits, ce fut l'enfer. Le jour, nous étions enfermés dans des abris trouvés par des SS au hasard des chemins.

Il nous était donné une demi boule de pain et une cuillère de margarine et un seau d'eau où l'on puisait si on pouvait. Trois nuits en galoches et un petit rayé sur le dos : j'avais 24 ans. C'est un homme de 40 ans, Lucien Lundi qui m'a maintenu en vie durant cette marche forcée, porté les derniers kilomètres, me faisant marcher lorsqu'un SS s'approchait de nous. Peu de mots peuvent résumer cette souffrance.

Au matin du 3ème jour, nous arrivâmes dans une gare de triage, des détenus prononcèrent le nom de Lodz. A nouveau nous fûmes embarqués dans des wagons à bestiaux, découverts, comme à des animaux, les SS lancèrent dans les wagons des rutabagas crus. Les détenus se battaient pour en avoir un morceau. C'était monstrueux, nous devenions des bêtes. De cette marche forcée subie avant l'arrivée à Lodz, nous sommes sortis pas même un millier d'hommes et dans quel état !

En cours de route, j'avais perdu l'Abbé Rosay. Nous avons été enfermés à nouveau dans les wagons, dans nos excréments, beaucoup sont devenus fous. Ce n'était

plus qu'injures et plaintes car au départ de Lotz, les Polonais apprirent que l'on fuyait devant l'avancée russe, c'est-à-dire devant la délivrance.

C'était encore le mois de janvier 1945, les morts gelaient immédiatement dans les wagons, nous les empilions pour gagner un peu de place, ce voyage dura trois jours pour arriver à Northaausen en Allemagne. Il y eut peu de survivants dans le convoi. Les survivants dont je faisais partie ne sont restés que quelques jours, et là, on nous donna une soupe chaude que l'on n'espérait plus connaître un jour.

C'est la que le Docteur Giroud de Senones et Jean Zéphar (Paris) m'ont soigné des engelures dues à cette marche forcée qui m'avaient atteint le pied jusqu'à l'os. Avec un morceau de mon rayé, il me fit un pansement mais auparavant, il me fit uriner dessus : c'était le seul désinfectant que l'on avait en notre possession. "

" Dans ce camp, à peine arrivé vers le 26 ou 28 mars 1945, je devins fossoyeur. De grands fosses étaient creusées à l'extrémité du camp, je l'ai avais vues en entrant, le baraquement où je devais survivre était à côté. Le lendemain, avec un autre détenu, je fus affecté au ramassage des morts avec mon ceinturon (la seule chose que j'au pu garder tout le temps de ma déportation). J'attachais mon ceinturon à un pied du mort, l'autre détenu un morceau de ficelle et nous traînions le mort pour le jeter dans la fosse. Il me fallait descendre dans la fosse pour en dégager les abords, les ventres éclataient.

Sous mes pieds, je m'enfonçais dans la putréfaction. Mon camarade étant tellement vieux qu'il ne pouvait pas descendre. Ce travail était fait sous le regard des SS, en armes, et pointées sur nous…

La dysenterie et le typhus ravageaient le camp bien avant mon arrivée. Ce fut mon tour, inexorablement, je restais allongé sur mon châlit où j'étais désormais seul, le détenu était mort quelques jours après mon arrivée. Je n'ai jamais su son nom. Moi non plus, je ne pouvais plus lutter. "

Alice
" Un jour, trois femmes passèrent près de moi. Malgré ma faiblesse je tendis l'oreille et reconnu une voix, je criais " qui es-tu ? " à une des femmes d'une saleté et maigreur repoussante. Elle s'est arrêtée pile, " et toi ?... Je suis Vosgienne ", " moi de Senones, Raymond Louré ".

Elle s'est affalée sur moi en criant " mon petit, mon pauvre petit, moi je suis Alice Munier, ta bouchère ". Nous ne nous étions reconnu qu'à la voix, grâce à notre accent vosgien.

Quelques temps après, j'ai pu remarcher. J'avais retrouvé un peu de lucidité, je l'ai recherchée dans le camp, je l'ai retrouvée en train de cuire quelques pommes de terre dans un couvercle, un petit feu était allumé, quelques détenues attendaient là, accroupies, à côté d'une mare d'eau où une femme se lavait.

Cette femme détenue, Madame Alice Munier dont une rue de mon pays porte le nom avait été prise en 1943 par la Gestapo ainsi que son mari, c'était la patronne de mon beau-frère Robert Thirion qui, lui a subi deux ans d'enfermement à Dachau, car il sabotait du matériel militaire aux usines de Munich où il était depuis fin 1943. " grâce " au STO [Service du Travail Obligatoire].

Cette Alice Munier ravitaillait le maquis, nul ne le savait, pas même les ouvriers. Il y eu le jour de son arrestation et celle de son mari, d'autres prises d'otages, deux femmes, une jeune fille et un quelques jeunes garçons. Nous étions dans le collimateur des Allemands, d'autres arrestations ont suivi.

Je lui ai raconté ce qui avait suivi après leur départ, leurs deux garçons, 14 ans et 11 ans, placés chez un autre boucher. Le cadet est mort de chagrin car ses deux parents ne sont jamais revenus.

Alice Munier est morte dans l'avion qui la ramenait en France, la veille de son retour. "

Après l'enfer…
" Je pesais 35 kg lorsque je revis ma femme, c'était un samedi et je vis ma fille Francine née le 8 mars 1945 conçue avant mon départ. Je me suis approchée de son panier d'osier et ce bébé me souriait…

J'étais comme ce nouveau né, il me fallait apprendre à vivre, réapprendre, ce fut dur, très dur, c'était pour moi un impossible oubli, ce fût durant toute ma vie."

Carnets de Claire Louré