EDITO

Dans ce numéro 18, les « Dragons », à qui on a fait la part belle dans les deux précédents bulletins, laissent leur place à des récits de mémoire de Fontainois.
Serge Chaléonet Ambroise Di Dio nous font revivre Jean Castaing, cet homme savoureux, amoureux de la nature et des hommes, un modèle d’amitié et de sincérité.
René Broglio, vous vous rappelez, le Fontainois de l’Antarctique, revient sur son enfance, place du Néron, dans les années 1950…
Henriette Perrin nous parle de l’école des Marronniers, en 1937.
Noémie Fonné, jeune lycéenne, nous raconte son voyage scolaire à Auschwitz.
Ce numéro 18 a un goût particulier : c’est le premier numéro sorti par la nouvelle équipe.
Et bien, oui ! Après quelques semaines de doute, et ne pouvant imaginer la fin de Mémoires, un bureau a été constitué. C’est un collectif de gestion de choc et de bien fière allure :
Suzon Jadeau est la nouvelle présidente, aidée d’Albert Potton. Hanane Bilouk et Denis Guignier assureront le secrétariat, Epifanio Carvello et Isabelle Fonné, la trésorerie.
Souhaitons leur bonne route…

Le comité de rédaction


Une affiche des HLM de la Place du Néron


Vous ne l'avez pas reconnu ...

Jean Castaing : Un pourfendeur de la médiocrité

Jean Castaing homme de contact avait un noyau d’amis avec lesquels les discussions riches et animées étaient monnaie courante. J’ai eu le plaisir d’être un de ses amis.

Jean Castaing - Portrait par Wainwright peintre fontainois

Arrivé à Fontaine en 1960, membre d’un groupe d’éclaireurs de France du lycée Champollion, j’ai fondé un groupe local avec l’aide précieuse de Castaing. Il a ainsi permis aux jeunes éclaireurs et éclaireuses de bénéficier de week-end dans les chalets d’« Amitié-Nature » à Saint-Mury et aux Séglières pour la pratique du ski, luge et autre glisse.
Il nous reste le souvenir partagé de la joie de la découverte, de la vie en collectivité dans la nature avec des jeunes.
Tout le monde connaît Jean Castaing pour l’escrime. Pourtant il était passionné par d’autres activités. En effet, il fut chargé en 1972 de démarrer le service information municipal. dans un local au rez-de-chaussée de la Maison des Sociétés où se trouvait la bibliothèque. Il pouvait ainsi aller de la salle d’armes au siège d’Amitié-Nature et souvent, nous nous retrouvions.


Le châlet de Saint-Mury a malheureusement subi de grosses dégradations, dont un incendie qui l’a rendu inutilisable.

Il arrivait avec son vélo qu’il posait alors contre la vitrine comme s’il voulait dire qu’il ne s’arrêtait pas, qu’il ne voulait pas gêner… mais avec l’intention de faire au gré des mots échangés, un tour d’horizon qui, de toute évidence ne pouvait se cantonner à quelques minutes volées au temps qui passe. Il poussait la porte, sa chemise à carreaux noir et blanc ou roux foncé et clair, son pantalon marron à la Tintin, et ses chaussettes de laine écru style montagnard, la tête enfouie sous une toute aussi immuable casquette écossaise. La porte en verre poussée, ses grands yeux malicieux s’éclairaient derrière ses lunettes légèrement teintées. Il grommelait son salut habituel et c’était parti. Passaient alors en revue la situation du pays, les problèmes de lutte syndicale, la vie sportive locale, ses « démêlés » toujours courtois avec d’autres amis de sections sportives. Ces échanges ne faisaient que confirmer la vision que je m’étais faite de lui, un humaniste jamais mis à défaut, un pourfendeur de la médiocrité, un anarchiste tempéré, un homme respectueux de l’ordre établi… J’appris aussi que notre ami avait fait le « petit séminaire », cela l’avait certainement marqué bien au-delà de ses qualités vocales (certain se souviennent d’Ave Maria retentissant après des soirées amicales), bien qu’il se soit vite déclaré athée à la façon de Jacques Prévert. Jean était avant tout un électron libre dans ce monde tourmenté, et d’ailleurs se revendiquait, carte d’identité à l’appui, « citoyen du monde » ne voulant jamais présenter sa carte d’identité française (sauf pour faire les papiers à la Préfecture !).


Le terrain de camping dans le parc du Château Borel avant la construction des courts de tennis

Cela lui valut des déboires lors des manifestations du premier jumelage à Alpignano au passage de la frontière! Jean aimait tant les autres qu’il ne parlait que très peu de lui. Il disait simplement, encore une façon de cacher son émotivité, je vais rejoindre « ma bourgeoise » en parlant de son épouse qui le suivait partout et acceptait tous les engagements militants de son mari. C’est comme çà que j’ai appris qu’il avait un chez lui! Il lui aura certainement manqué une chose dans sa vie à Jean : des enfants. Alors pour compenser, il prenait les enfants de son quartier leur préparerait une sortie, se comportant alors comme un « papa-gâteau », un peu trop diront certains de ses amis tant il voulait leur donner. Il avait aussi au fond de lui un côté enfant. Plusieurs fois, il a fait quelques blagues à des amis, mais aussi à des personnes avec lesquelles il s’était affronté, peut être pour leur rappeler que la vie est trop courte pour gâcher le temps présent avec des conflits futiles. C’est pourquoi on le voyait au premier plan au Corso de Fontaine avec les chars d’Amitié-Nature ou autres.
Jean vivait pour les autres. Il fut avec François Reiss, Robert Vial, Gabriel Cousin à la création de l’Office municipal des sports, mais gardait là aussi son sens critique. Il avait construit avec ses amis d’Amitié Nature l’Auberge de jeunesse, derrière la maison des sociétés (aujourd’hui déménagée à Echirolles), et un terrain de camping, le fleuron de la région au pied des Vouillants.
Jean avait même acheté avec ses deniers un âne pour promener les enfants des vacanciers. Il s’y fit un tas d’amis, dont un couple de Lillois qui vint ainsi jusqu’à la fermeture du camping qu’il eut bien du mal à admettre.
Jean était aussi poète. Il sortait de la poche de veste ses feuillets, et déclamait en marchant dans mon « estanco ». Je n’avais plus qu’à l’écouter espérant que le téléphone reste silencieux. Je crois bien que rien ne l’eut arrêté de réciter. Un jour il m’annonça qu’il avait édité un recueil «  Songes et réalités », Comme je voulais l’acheter, il s’est fâché et me l’a donné. Personne d’autre ne l’a acheté d’ailleurs. Jean ayant préféré le donner plutôt que de le vendre: encore un trait de sa personnalité. Il eut un accident de trajet, fauché en vélo par une voiture. L’argent perçu au titre de son indemnité lui a permis de racheter un vélo neuf qu’il a offert à un ami. Jean entretenait avec l’argent, le commerce, un rapport conflictuel et non intéressé : Un jour, on lui a pris sa veste en cuir (tiens, il en avait donc une !). Il n’a jamais porté plainte, décrétant que celui qui l’avait prise (et non volée) en avait certainement plus besoin que lui… Voilà un peu qui était Jean. Bien de jeunes sportifs, dont les escrimeurs et les nouveaux d’Amitié Nature, « ses enfants associatifs » le découvriront peut-être à cette occasion, lui qui fut le « poil à gratter » du mouvement sportif, permettant ainsi de faire entendre quelques grincements d’une différence positivement exprimée.

Serge Chaléon avec la participationd’Ambroise Di Dio


- Mémoires - Avec le soutien de la Ville de Fontaine, du Conseil Général de l'Isère, de l'Etat (D.D.E), du Feder-Pic-Urban, de la Metro, du Fasild, de la région Rhône-Alpes.

50, avenue Aristide Briand - 38600 Fontaine et 17, rue Jean Bocq - 38600 Fontaine
Tél. : 04 76 53 22 16
E-mail : memoire.present@club-internet.fr

Horaires d'ouverture :
Mardi : 14 H 30 - 17 H 30
et sur rendez-vous

Ont contribué à ce numéro:

Ont contribué à ce numéro :
Denis Guignier, Suzon Jadeau, Epifanio (Pif) Carvello, Noémie Fonné, Gilles Cochet, Hanane Bilouk, Isabelle Fonné, Serge Chaléon, Ambroise Di Dio, Albert Potton, Roger Pedrotti, Henriette Perrin, René Broglio, Timothée Jobert, Athanase Varonakis.

- Maquette du journal : Valérie Le Garroy.
- Imprimerie des Eaux-Claires.

La Place du Néron en 1937, l’épicerie Orientale était tenue par Monsieur Apkarian


Souvenirs, impressions, nostalgie
Ce sont les témoignages déjà évoqués dans les précédents numéros, qui ont ravivé, en moi, une partie de mon enfance passée place du Néron. Que les auteurs en soient remerciés, car ils suscitent en chacun de nous, un retour en arrière. Sur une tranche de vie importante, qui les a façonnés et préparés pour la suite de leur vie.
J’ai bientôt 68 ans. J’ai habité 1 Bis, rue de la Mégisserie, devenue depuis rue Jean Pain, chez monsieur et madame Buisson, parents de madame Hostachy, dont le fils est l’actuel exploitant horticole « les 3 sapins ». Nous occupions le premier étage.
Nous y avons vécu de 1940 à 1952. Ma sœur Marie-Thérèse y est née...
A notre arrivée, la propriété, cultivée pour le maraîchage, était exploitée par madame Buisson et sa fille. Monsieur Jean Buisson, excellent mécanicien, avait, lui, un atelier de mécanique générale, dans les bâtiments construits sur la propriété, rue Jean Pain.
Issu des premières formations de mécaniciens de l’école Vaucanson, il a été, tout comme son cousin Gaillard, voisin et propriétaire lui aussi de son atelier, parmi les Fontainois de génie, détenteurs de nombreux brevets. Tous deux concevaient et réalisaient des outillages spéciaux, des petites presses destinées à l’estampage et emboutissage, utilisées aussi bien dans les entreprises grenobloises, Raymond, Le Prophète, qu’en Extrême-Orient, ou ailleurs.


Ecole Jules Ferry en 1942 - René Broglio est le troisiéme en haut en partant de la gauche.

J’allais, de l’atelier où Jean Buisson me mettait un marteau ou une lime entre les mains et une pincée de tabac à chiquer dans la bouche, à la propriété qui était aussi mon aire de jeux. J’en connaissais les moindres recoins. Les arbres fruitiers y étaient nombreux. En période de récolte, je ne me suis jamais privé de goûter et de chaparder les plus beaux fruits. Les propriétaires n’ont pas été dupes, je pense. Aussi, je les remercie vivement et rétrospectivement d’avoir eu la sagesse et la bonté de fermer les yeux sur ces larcins de gamin, sans aucun reproche ni propos désobligeant.
Je dois avouer avoir rarement mangé de fruits aussi bons, depuis. La question reste posée de savoir s’ils étaient issus de variété exceptionnelle, ou simplement, s’ils avaient le goût du fruit défendu !..
Monsieur Buisson m’a sans doute transmis sa passion de la mécanique.
Je suis devenu mécanicien moi-même, sans son génie toutefois. Le vagabondage dans la propriété et le métier de mon père, il était bûcheron pendant la guerre, m’ont donné l’envie des grands espaces. Si bien que par la suite, par mon métier, confiné dans un atelier, devant ma machine-outil, je rêvais d’être dehors. Cette envie là sera la plus forte.
La Place du Néron de l’époque est celle de la fin de la guerre et juste après.


Ma soeur à Fontaine pour le corso chez Madame Buissson

Si la sociologie avait existé telle que nous la connaissons aujourd’hui, la Place du Néron aurait été un laboratoire d’étude exceptionnel sur l’intégration.
C’était la rencontre d’une population émigrée, d’origines diverses, Grecs, Italiens, Espagnols, Arméniens, ayant fui des événements politiques douloureux, des situations de précarité, pleines de difficultés quotidiennes, dans leurs pays d’origine.
Arrivés à Fontaine, après bien des péripéties, nos parents ont trouvé là, pour la plupart, un membre de leur famille ou de leur communauté, déjà installé e qui explique le regroupement entre mêmes origines dans les quartiers. Cela facilite l’installation des nouveaux venus quant à la recherche d’un emploi, d’un logement. Une solidarité qui atténuait ces difficultés d’insertion dans un pays étranger. La maîtrise de la langue en était une et le fait de vivre en communauté en facilitait l’apprentissage, sans subir l’isolement.
A côté de ces étrangers nouvellement installés, une autre population, française celle-là, émigrée de ses campagnes ou de ses montagnes alpines, s’installait elle aussi à Fontaine. Tant et si bien que c’était majoritairement une population émigrée d’origines diverses qui se côtoyait et vivait ensemble pendant et après la guerre.
Cela peut expliquer, que contrairement à ce que l’on voit aujourd’hui, l’ostracisme et la xénophobie ont été limités et n’ont pas connu l’outrance.
Pour les enfants, dont je fais partie, nés de cette génération, le plus dur a été vécu par nos parents qui eux étaient déracinés. Nous avons bénéficié de leur arrivée dans les quartiers, de leur intégration par le travail. N’oublions pas que la demande de main-d’œuvre était forte au lendemain de la guerre. Nos parents ont fourni leurs bras et leur sueur. Notre intégration s’est faite par l’école. Elle a été le vecteur et le moteur de notre rencontre avec les autres, par l’enseignement de valeurs et de connaissances, apprises sur les mêmes bancs.
Disons un grand merci à l’école de la République et à ses maîtres, enseignants et hommes remarquables, dont il reste un « échantillon » en la personne de monsieur Mariac que je salue avec admiration et respect. Ce n’est pas une surprise, donc, si chacun de nous garde de cette école ses plus beaux souvenirs. Qu’il soit premier ou dernier...


Foire de l'Esplanade à Grenoble - 1947.Sortie traditionnelle pour Pâques. Nous partions à pied de Fontaine. Ma soeur, ma mère, mon père et moi.

Car, en cette période d’après guerre, malgré les difficultés du quotidien, c’est dans la joie et la fraternité que cette enfance s’est déroulée.
La Place du Néron a été pour nous, garçons, une aire de jeux multiples. Qui a oublié ces parties de foot ? Au début, avec quelque chose qui ressemblait plus à une pelote qu’à un ballon. Jusqu’à ce que par collectes répétées, nous parvenions à acheter un ballon de caoutchouc, puis, plus tard, ô merveille !... un en cuir...
Deux camps s’affrontaient, s’agrandissaient au fur et à mesure des arrivées successives.
Le nouvel arrivant suppléait l’équipe la plus faible, afin que la partie s’équilibre. On participait, dès que l’on tenait sur ses jambes et avait du souffle, avec des grands, qui, eux étaient en âge d’aller travailler. On commençait sitôt la fin du repas de midi, jusqu’à l’heure de l’école ou du travail. Chacun repartait en fonction de son horaire ou de son trajet. Le soir, les parties duraient jusqu’à la nuit.
La place nous appartenait. Nous n’étions dérangés ni par les 2 CV, ni les 4 CV venues bien plus tard avec la télé. C’était encore le règne de la voiture à bras, ou tirée par un cheval. Rares étaient les véhicules à moteur et nombreuses les bicyclettes.


Même sortie à la Foire en compagnie de mon oncle Annunzio en 1944 - 1945.

Plus tard, pour jouer au foot, nous nous sommes déplacés sur le terrain, près de l’école des Marronniers (Jules Ferry). L’école Danièle Casanova n’était pas encore construite.
Autre terrain de Western et de guerres enfantines, les rives du Drac ont été le théâtre d’affrontements épiques.
Fontaine était un grand village. Nous nous connaissions entre quartiers.
Les rencontres et les connaissances d’alors, perdurent encore aujourd’hui. C’est dire la solidité des liens qui se sont établis.
Nous ne parlons plus de nos origines sauf en famille, pour transmettre la mémoire. Nous sommes tous des Fontainois...

Texte de René Broglio


La marche des écoliers

I

Nous sommes des enfants
Qui voulons du savoir,
Nous quittons les grands bois, les immenses prairies
Nous voici revenus quand le veut le devoir,
Cœur joyeux, cœur dispos, la mine refleurie
Nous sommes des enfants
Qui voulons du savoir.

Refrain
Ecoliers, notre tâche est belle
Notre école vaut notre amour,
Au travail ruche fraternelle,
Nous serons citoyen un jour.

II
D’un seul pas d’un seul cœur
Chantant sur le chemin
Nous venons recueillir la précieuse parole
Qui sera notre mot de ralliement demain
Nous sommes les enfants qui venons à l’école
D’un seul pas d’un seul cœur, chantant sur le chemin

III
Nous voulons devenir les justes et les bons
Donnez-nous le savoir c’est là notre prière
Pour qu’il ne reste plus de petits vagabonds
Que chacun ait sa place à la bonne lumière
Nous voulons devenir les justes et les bons

IV
Nous apportons l’espoir d’un meilleur avenir
Car plus d’un juste rêve éclaire notre livre
L’amour est dans nos cœurs, les chaînes vont finir
Les hommes fraternels auront la joie de vivre
Nous apportons l’espoir d’un meilleur avenir.



Cette marche a été chantée en chœur par tous les écoliers de l’école des Marronniers lors de son inauguration en 1937. Garçons et filles étaient réunis sous le préau, joliment fleuri et orné de guirlandes.Les filles avaient des rubans dans les cheveux et leur jolie robe du « dimanche », les garçons leurs plus beaux habits.
Madame Thomas Guéraud épouse du Directeur et elle-même institutrice à l’école de garçons nous avait appris ce chant qui fut longuement applaudi par tous les officiels.
Des petites filles offrirent des gerbes de fleurs, les musiciens jouèrent quelques morceaux puis en cortége au son de la musique on se dirigea vers la Poste (avenue Jean Jaurès) pavoisée de drapeaux tricolores, puis à l’école des Balmes qu’on inaugurait ce même jour.

Henriette Perrin


Auschwitz
Mémoires se rafraîchit !...
C’est une nouvelle venue à la rédaction. Elle est toute jeune, elle a 17 ans. Elle vient de participer avec le Lycée Aristide Bergès, dans le cadre d’un projet histoire, à un voyage en Pologne via la République Tchèque, à la rencontre du plus douloureux moment de l’histoire de l’Humanité : les camps de la mort.
Chacun d’entre nous connaît ce triste épisode. Le sujet peut paraître usé, surtout en cette année de soixantième anniversaire… Il n’en est rien.
Elle fait écho à Jean Ferrat, qui dans sa chanson proclame « mais qui donc est de taille à vouloir m’arrêter ? L’ombre s’est faite humaine, aujourd’hui c’est l’été… Je twisterai les mots s’il fallait les twister… »
Elle nous relate ainsi ce qu’elle a ressenti avec son jeune cœur de jeune fille.
Elle essaie de mettre un peu de lumière sur cette période de « Nuit et Brouillard ».
Nous arrivons à Auschwitz Birkenau aux environs de 10 heures en ce matin du 22 octobre. Notre bus se range, au milieu des nombreux autres déjà garés… Nous sommes enfin au bout du voyage, comme l’ont été ces millions de déportés acheminés des quatre coins de l’Europe, entassés dans des wagons à bestiaux, il y a de cela plus de 60 ans. Nous voici donc sur ce sol, là où nous savons qu’ont été commises les pires horreurs. Pourtant, difficile, impossible de se représenter ce qu’ont dû ressentir ces millions d’hommes, de femmes, d’enfants quand ils se sont retrouvés ici. Ici, cet ici, au milieu de nulle part, au fin fond de la Pologne, là où le froid et la nuit sont plus que jamais redoutables. Pourtant aujourd’hui, il fait particulièrement beau. Le soleil sur ces lieux en devient presque insultant. Cela va sûrement rendre cette journée moins difficile à vivre, comme si la nature voulait, elle aussi oublier l’horreur, la barbarie des hommes, l’indescriptible. Cependant, la description s’impose ! Elle garantie la transmission de la mémoire de la Shoah.

Notre visite s’effectuera en deux temps.
Nous entrons tout d’abord dans le camp principal d’Auschwitz (aujourd’hui transformé en musée) par le portail tristement célèbre de part sa maxime « arbeit macht frei » (le travail rend libre). Tout est propre, presque joli. Nous avons du mal à imaginer que des hommes, devenus de véritables loques à cause de la cruauté d’autres hommes, ont arpenté cet endroit. Chaque baraque a été rénovée et aménagée en salle d’exposition où nous observons des portraits de déportés, des photos prises en cachette par des SS lors des sélections (à leur arrivée, les déportés étaient triés : certains étaient directement dirigés vers les chambres à gaz, les autres, aptes au travail, entraient dans le camp), des documents nazis, des maquettes des chambres à gaz, des dizaines de boites vides de Cyclon B… Le regard des déportés sur ces photos est difficile à soutenir. Tous ont la même expression, une expression paradoxale de vide et de vie malgré tout. N’est ce pas notre propre ressenti que nous prêtons à ces regards, qui nous rend si mal à l’aise ?

Une des baraques est consacrée aux effets personnels des déportés : nous y observons des montagnes de chaussures, des brosses à cheveux, des lunettes, des prothèses, des vêtements de bébés, des valises. Les nazis ont tout pris à ces hommes.
Dans une salle s’amoncellent des tas de cheveux. Les nazis ont fabriqué une usine de mort, et comme si réduire un peuple à néant ne suffisait pas, ils se sont servis de ces hommes comme matière première. Par exemple, ces cheveux servaient à la fabrication de toiles.

Nous arrivons au mur des fusillés qui se trouve encadrés par des salles de torture où les nazis procédaient, entre autre, à des expériences criminelles. A Auschwitz il reste une chambre à gaz ainsi que deux fours crématoires. Nous réalisons alors toute la signification de la « solution finale » : c’est ici que chacun, selon la logique nazie, devait arriver tôt ou tard.
La deuxième partie de la visite a lieu à Birkenau (ou Auschwitz II), à 3 kilomètres du camp principal. Ce camp occupe une surface de 175 hectares sur lesquels il y avait plus de 300 baraquements. Seulement une soixantaine a pu être conservée. Tout est immense, vide, et c’est une ambiance bien différente de celle d’Auschwitz I, plus lourde, plus pénible. Contrairement à ce matin, nous ne voyons plus d’images, nous subissons une atmosphère. Les nazis ont tenté d’effacer au maximum les traces du génocide. Nous pouvons tout de même visiter une baraque, où dormaient les déportés. Le guide tente de nous rapporter les conditions de vie déplorables des déportés, nous sommes évidemment écoeurés, choqués, pourtant ces paroles ne seront toujours que des mots… Nous continuons la visite de Birkenau en silence. On nous indique les emplacements des chambres à gaz, des crématoriums, des fosses… Les nazis ont tenté d’effacer toutes les traces du génocide, pourtant rien n’a été inventé, Birkenau à réellement été une usine de mort, le lieu d’un massacre injuste et sans limite !

Nous arrivons dans une salle immense, tapissées des photos personnelles des déportés, celles « de leur vie d’avant », ce sont des scènes de joie, de bonheur, de la vie quotidienne… Nous ne voyons presque jamais la Shoah sous cet angle, nous connaissons en effet les photos des déportés par les livres, les films mais on nous montre rarement ce qu’étaient ces hommes avant… C’est pour nous bouleversant de voir que les nazis n’ont pas assassiné qu’une masse de personnes, c’est avant tout des millions de destins, d’identités, de vies singulières qui ont été sacrifiés !
Cette journée s’achève par le mémorial, nous nous y recueillons quelques minutes…
L’émotion est forte…
Il est évident que nous sommes désormais à jamais marqués par cette expérience.

Texte et photos de Noémie Fonné