EDITO

Tout naturellement, et comme nous l’avions laissé entendre lors de l’édition précédente, Hanane Bilouk revient largement, dans ce numéro 17 à l’évocation de souvenirs de travailleurs Dragon. Toujours ce sentiment partagé par chacun, d’avoir perdu un espace de vie, de travail de qualité.
Certes, le travail est pénible, les licenciements douloureux… Mais c’est toujours le bon temps qui l’emporte.
Pif Carvello passe le pont et nous invite sur les traces de ses cinémas, dans les années 50, dans une balade empreinte de nostalgie.
Denis Guignier, dans la lignée du « Saviez-vous » nous relate, d’après des documents historiques, les risques auxquels Fontaine a été confrontée par le passé.
Le comité rédacteur dédie ce numéro à Christiane Soulat, qui, pour des raisons personnelles a dû abandonner son poste de présidente de l’association. Nous la remercions chaleureusement pour l’enthousiasme, l’énergie, la compétence dont elle a fait preuve, ces trois années durant.
Bonne lecture et au numéro 18 !...

Le comité de rédaction


Les coupures de copeaux

Chaudronnier depuis 1958, Daniel Collomb-Muret a toujours exercé ce métier à Dragon jusqu’à son licenciement en 1994. Il nous raconte comment le travail était pénible mais il ne regrette rien ; il le dit lui-même « Il y’avait une bonne ambiance à Dragon, on était tous des copains ».
A l’âge de 15 ans, je suis rentré de suite à Dragon. Au début, il fallait que j’apprenne le métier alors j’ai vadrouillé à gauche et à droite dans les différents postes pendant huit ans. Après j’ai eu ma place comme chaudronnier. Il y avait 80 chaudronniers, on approchait au total presque les 500 personnes et à cette époque, cela marchait bien dans l’usine.
Le métier de chaudronnier consiste à prendre des pièces en forme de barres ou des tôles et les souder ensemble. On ne faisait que le montage. Avec la soudure on assemblait les pièces. C’est un travail pénible avec le marteau que l'on tapait longtemps sur le métal. Les pièces faisaient 50 tonnes et quand on accrochait les pièces à des chaînes ou des câbles qui étaient eux-mêmes très lourds, il fallait être deux ou trois pour le faire.

Dans l’atelier de Dragon autour des années 50 avec en bas à gauche : Jallat, en bas à droite : Collomb-Muret et en haut à gauche : Saulnier.

Ce n’était pas facile, j’ai eu plusieurs accidents : un jour j’ai eu le bras dans le plâtre. Une fois, de la soudure est tombée sur ma chaussure et cela m’a brûlé la chaussette et tout s’est soudé avec la peau. Ce n’était pas joli à voir. Les copeaux sont les résidus de métal, après tournage le métal devient bleu tant il est chaud. Attention aux yeux, tu peux te couper les doigts aussi. C’est pourquoi il faut porter des lunettes. Par exemple, quand on meulait avec les étincelles, on pouvait en recevoir dans les yeux. Cela les brûle, et là, il faut aller au plus vite chez le médecin parce qu’on risque de perdre l’œil. C’était dangereux sur le coup, mais aussi dangereux à la longue. Quand je suis parti, j’avais des tendinites à chaque bras, parce que j’avais trop tapé le marteau. Et j’entends moins bien aussi.
Je ne me suis pas tout de suite syndiqué, quand on est jeune, on est un peu fou, on ne comprend pas bien ce genre de chose. La première grève en 1974, on est resté deux mois en grève mais faut dire qu’après, il y en a eu souvent à Dragon.
Pour les remises de médailles, on organisait un pot au bureau de Fontaine : le Dauphiné venait, il prenait une photo pour faire un article sur les médaillés. Tout le monde était là, il y avait même le patron.

Propos de Daniel Collomb-Muret recueillis par Hanane Bilouk


Je travaillais beaucoup avec la guillotine

Mokhtar Kheniene vient en France à l’âge de 18 ans en 1960. Originaire de la région de Constantine en Algérie, il vient rejoindre son père qui habitait Seyssinet et qui travaillait dans le bâtiment. Son témoignage résume son arrivée à Dragon, la vie à l’intérieur de la boite, le travail, les activités du CE, la fin avec les grèves et les licenciements.
Mon premier emploi à Fontaine était dans une teinturerie de peau. J’y étais mouleur sur une machine. Je suis resté trois ans et après j’ai fait d’autres métiers. En 1970, j’ai fait une demande pour rentrer à Dragon. Au bout d’un mois et demi, ils m’ont convoqué. A l’époque, ils embauchaient. Je suis rentré deux ans après ton père Bachir.
J’ai commencé aide monteur et j’ai fini soudeur monteur. Il fallait assembler et souder les pièces pour les concasseurs. Il y a des jours où c’était dur. Il fallait travailler sur place, préparer les pièces avec un bon de commande spécifique. Pour l’assemblage, on a des postes de soudure. Il fallait respecter les pièces pour l’assemblage. Il y a un service de contrôle. S’il y avait une défaillance, si ce n’était pas conforme, il fallait refaire. Quand je suis rentré à Dragon, il y avait 450 personnes. Petit à petit cela a commencé à diminuer avec les périodes de licenciements. A la fin, il restait une centaine, voire cent cinquante personnes. Dragon possédait une usine de fabrication sur la rue Gabriel Péri à Fontaine. Par la suite, ils avaient construit un atelier à Sassenage. Petit à petit, ils ont commencé à tout déménager là bas. J’ai travaillé à Fontaine de 1965 à 1982, ensuite j’ai été muté sur le nouvel atelier. Graduellement, à l’atelier de Fontaine, il n’y avait plus personne. Ils ont fermé, il ne restait plus que les bureaux.
Dragon était une entreprise de fabrication de concasseurs, pour casser les cailloux dans les carrières. Dragon était deuxième fabricant au monde.
Cela a commencé à dégringoler en 1974.
Pour ma promotion, j’ai fait un stage soudeur, il fallait être agréé pour faire des soudures conformes. On devenait polyvalent, emballeur et cariste au besoin.

Mokhtar Kheniene ( premier à gauche ) en lutte avec ses camarades de Dragon.

Je travaillais beaucoup avec la guillotine, c’était une machine pour débiter les pièces à la commande. Il fallait faire attention à nos mains parce qu’elle découpait de la ferraille. Mais, il y avait des protections sur le devant de la machine, il fallait vraiment mettre les mains et faire exprès pour se couper. A la longue c’était pénible. Il y a de la tôles de 5-6 mètres qui étaient très lourdes et qu’ils fallaient découper.
Le métier de cariste consistait à transporter les pièces avec le fenwick, toute la marchandise nécessaire à monter les appareils. On emballait aussi les pièces de rechange pour les clients qui avaient acheté une machine ; c’est comme une voiture, les pièces s’usent et il faut les remplacer. On faisait les expéditions en mettant les pièces dans des caisses où des cartons du magasin qui partaient directement chez le client. Il y avait des clients partout à l’étranger, là où il y avait des carrières : au Maroc, en Algérie et en France. Dragon a travaillé pour le monde entier, cela marchait bien dans le temps.
Ils ont commencé les licenciements économiques dès 1974. Ils ne réembauchaient plus. Quand il y avait du travail, ils prenaient des intérims, leur contrat terminé, le travail fait, ils partaient. Nous on restait parce qu’on était embauché.
Quand je suis rentré chez Dragon, il n’y avait pas de limites d’horaires. On faisait des heures supplémentaires, on travaillait même le samedi. Quand cela a commencé à aller mal, on est passé de 45 heures de travail à 40 heures et 39 heures. Les heures supplémentaires devenaient rares. Il y a eu plusieurs vagues de licenciements en 93 en 94 en 95, il ne restait plus beaucoup de monde, 5 ou 6 personnes au montage pour les réparations, le magasin et les pièces de rechange. Pour les licenciements, ils regardaient dans les postes, ils en prenait un là, un autre là, ce sont eux qui choisissaient. Tout le monde a eu des indemnités, on a touché cash. La boite a fermé définitivement en 2004.
Je m’entendais bien avec presque tous les ouvriers. On était 5 ou 6 Maghrébins, ton père, un Tunisien, un Marocain, un autre Algérien et moi, il y avait des Espagnols, des Italiens, des Français. Je suis resté 25 ans, et j’ai été licencié économique en 1995, j’avais 52 ans. J’ai été au chômage et en maladie professionnelle par la suite. Jusqu’à ma retraite, j’avais même un an et demi de plus dans mes cotisations. Pour les avantages sociaux, on avait le 13ème mois, des bons, des jouets pour les enfants. On avait aussi une sortie deux fois par an avec le CE pendant deux ou trois jours. Nous, on participait pécuniairement, mais pas grand-chose pour les trois jours. Le CE payait l’hôtel les cars, la nourriture. On partait essentiellement en France en Italie et en Andorre. Le mari et la conjointe pouvaient partir, mais ma femme n’a jamais voulu y aller. Pour les voyages, les chefs venaient avec nous comme ceux qui travaillaient dans les bureaux. Avec ton père, on était toujours ensemble pour manger, boire un coup, visiter. Dans le car, on s’asseyait l’un à côté de l’autre, on était bien tous les deux, on était copains.
Pour les autres avantages, on avait même la participation aux bénéfices qu’on touchait tous les 5 ans et puis cela a commencé à disparaître, on ne l’a touchait plus. Dragon aussi commençait à périr. Quand on passait 15, 20 ans à Dragon, on avait la médaille et une enveloppe. Il y avait une réception avec le CE et le patron. Il venait, mais rarement. Il venait aussi pour les médailles du travail. A l’occasion de ces banquets, j’ai pris des photos. Le programme, c’est le CE qui le faisait, il choisissait des jolis coins où l’on mangeait bien. On est allé dans des grands restaurants comme le restaurant du téléphérique de Grenoble. On rigolait, on ne pensait plus au travail.
Les accidents de travail devenaient rares, il y avait un délégué qui s’occupait de la sécurité du travail, s’il y avait quelque chose d’anormal, il le signalait à l’inspection du travail. Le patron se devait de réparer ou sinon c’était une grosse amende. De mon temps, si on ne se sentait pas en sécurité, on pouvait refuser de travailler. Il y avait une majorité de syndiqués et le patron ne pouvait rien faire, c’était la loi. Je n’ai jamais été syndiqué, mais j’étais bien avec les délégués. On a fait grève en 68 comme toute la France pendant un mois. On a occupé l’usine jusqu’à l’arrivée de la police parce qu’on avait pris le patron en otage, je crois que c’était en 74.
Pratiquement, toutes les années, il y avait des grèves, on ne touchait pas d’augmentation, qu’est ce qui fallait faire ? Juste participer aux grèves, on n’avait pas peur, moi le premier.

Propos de Mokhtar Kheniene recueillis par Hanane Bilouk


On a fait tout un pataquès...
Je suis d’origine italienne de la région de Corrato. Je suis arrivé à l’âge de 18 mois en 1957 à Grenoble. On s’est installé à Fontaine en 1959. J’ai fait ma scolarité jusqu’au certificat d’étude. Après, je suis entré à Guynemer, une école technique puis direct au boulot chez Dragon à 17 ans, c'était en juillet 1972. Dragon était venu nous chercher dans l'école. En ce temps-là, ils recrutaient. Ils prospectaient toutes les écoles : Vaucanson, Guynemer, toutes les filières techniques. On nous prenait tout de suite après le CAP. Nous étions 4, 5 à être rentré comme cela à Dragon, il y en a d’autres qui allaient à Caterpillar, Merlin-Gerin. C’était lié à leur habitation. Je voulais aller chez Dragon parce qu’à l’époque, c’était la boite qui payait un peu mieux. J’ai toujours occupé le poste de tourneur; ( c’est l’usinage de pièces de chaudronnerie, des pièces mécaniques pour le montage des appareils à casser les cailloux. )
En 1972 c’était bien, quand on était embauché, nous ne rentrions pas directement en production, on faisait un petit stage de trois mois dans un truc léger, en petit usinage, puis quand nous avions les manivelles bien en main comme ils disent, on partait dans la production.
L’ambiance était bonne, c’était une boite de 400 à 500 personnes, réparties sur trois ateliers : un atelier de charpente, un atelier de mécanique et montage et un autre d’expéditions, plus les bureaux quai du Drac. On était dans un atelier de 80 personnes à peu près. On n’était pas précipité par la production, nous avions des chefs sympathiques, qui nous donnaient un coup de main.
L’atelier de charpente était en train de déménager quand je suis arrivé à Dragon. Ils construisaient un atelier à Sassenage pour qu’ils puissent partir tous la bas. Je les ai rejoint un mois après, en janvier 1973 et je suis resté 3 ans à Sassenage. Ils m’ont fait revenir à Fontaine à la mécanique. Puis on est tous reparti à Sassenage. En mécanique, à l’usinage, on était une bonne quarantaine. Il y avait de tout, des fraiseurs, des tourneurs, des machines spécifiques à Dragon et de l’autre côté de l’atelier, tous les monteurs. A Dragon, on était à peu près 300, sans les bureaux, je ne parle que des ateliers.
Dans notre atelier il y avait des Yougoslaves, il y avait même un Russe, des Italiens, quelques Portugais et puis des Maghrébins : Tunisiens, Marocains, Algériens. On n’en faisait pas un cas, on se marrait bien, on était bien tous ensemble, il n’y avait pas de clan. Je n’ai jamais connu de clans par nationalité, on était tous mélangés, on rigolait, on apprenait même la langue, s’il le fallait.
J’ai été syndiqué pendant un an vers la fin en 1990, on m’a demandé d’être délégué, je l’ai fait mais ce n’était pas ma tasse de thé. Il y en a qui s’en occupait bien mieux que moi. La CGT était toujours majoritaire, il y avait aussi FO et la CFDT.

On a fait une grève balaise en 1973 à Sassenage. Elle a duré trois mois, je n’étais pas marié, cela ne me gênait pas trop. Je faisais les piquets de nuit, et si mes souvenirs sont exacts, nous n'avons pas gagné grand-chose. Nous avions occupé les deux usines, Fontaine, Sassenage et le petit local d’expédition. Pour l’annexe à Grenoble, je crois qu’elle n’existait plus. Malheureusement, on n’a jamais occupé les bureaux, parce qu’ils ne nous ont jamais suivis. C’est pour cela qu’on a pratiquement rien eu, parce qu'eux tournaient et donnaient le boulot ailleurs. Nous aurions dû tout occuper, bureaux et ateliers. Cette grève c’était pour les salaires, bien qu’on faisait partie des boites qui payaient à peu près correctement.
A partir des chocs pétroliers fin 1973, on a commencé à faire le plongeon, il y a eu d’autres grèves, des vagues de licenciements, des embrouilles, des directeurs qui se succédaient pratiquement tous les trois ans, ils remaniaient sans arrêt. La situation s’est rétrécie comme une peau de chagrin. On a commencé à parler de restrictions. Des augmentations il y en avait moins. Nous tournions un tout petit peu moins bien parce la concurrence était arrivée sur le marché bien que nous étions toujours considéré comme le leader mondial... Des grèves les unes après les autres, tu ne t’en remets jamais. Avec les licenciements, les gens n’avaient plus confiance. Les gars partaient les uns derrière les autres. Les patrons ne réembauchaient pas... Nous avions un treizième mois, ils l’ont inclus dans le salaire, ils ont fait tout un jeu de magouilles qui a fait que petit à petit on l'a perdu. Soit disant que donner deux mois d’un coup au mois d’août c’était trop. C’est pourquoi, ils nous l’ont fractionné tous les mois, et puis après cela a fait office de grosse augmentation et à la sortie, on l’a perdu.
Nos ennuis ont commencé quand les patrons ont envoyé beaucoup de boulot en Espagne et en Tchécoslovaquie parce que soit disant qu'on était trop cher. Ils ont donc envoyé beaucoup d’usinage là-bas et après le montage a suivi. De ce fait, on a commencé à avoir beaucoup moins de travail et la direction a commencé à licencier. Les patrons viraient par paquet de 9 ou de 10. Dans ce cas, ils n’avaient pas besoin de demander à l’inspection du travail. Ensuite il y a eu une grosse vague de licenciment... je ne me souviens plus de l’année et puis cela s’est arrêté mais ils n’embauchaient plus.
Après la vilaine période en 1992, au mois de janvier, j’étais en équipe. Un matin, j’ai vu arriver dans la rue les gars de l’usine en voiture qui allaient tous manifester dans les bureaux. C’est là que j’ai appris que les patrons allaient licencier tout un paquet, et ce fut fait en février. Nous avons manifesté assez violemment dans les bureaux, malheureusement nous n’avons pas pu éviter cela. Six mois après au mois de juin, ils licenciaient tout ce qui était production. Ils n’ont gardé que les monteurs et les bureaux. On a manifesté, nous avons occupé les bureaux, on en a fait tout un pataquès. J’ai été licencié le 15 août. Jusqu’à cette date on ne faisait plus rien, nous allions là-bas parce qu’on était obligé, payés bien entendu tant que la procédure continuait et puis par petit paquet, ils nous ont licenciés.
J’ai réattaqué le 16 août, toujours dans les mêmes locaux mais pour un autre patron. Dragon a été vendu à une petite boite de Tullins qui avait repris 20 personnes, j’ai bossé pendant dix ans et sept mois pour ce patron. les autres ouvriers repris et moi travaillé au début avec Dragon, ils nous faisaient toujours faire quelques pièces. Par la suite, les relations avec Dragon se sont dégradées fortement. Nous étions en difficulté, mon patron ne payait plus le loyer. Nous avons déménagé en janvier 2005 on a été obligé de partir, et Ethics-Dragon s'est arrêté en même temps que nous. Ils ont licencié tout le monde là-bas. Les bâtiments chez Dragon sont à vendre et toutes activités ont cessé en avril-mai de cette année. Le site n’existera plus après les prochaines grandes vacances...

Propos de Vincent Castellana recueillis en juin 2005 par Hanane Bilouk


Made in Fontaine


Dragon à Barcelone en Espagne

Dragon à Tananarive

Dragon à Moscou

Dragon au Zaïre

n écrit un mémoire de stage...
Il arrive qu'elle flanche, qu'elle devienne infidèle... Vite, à l'aide, un aide-mémoire...
Faut la faire travailler, faire un devoir de mémoire, que ça serve de leçon...
Le passé, par définition, il est présent en mémoire... Il faut savoir garder sa mémoire au présent, pour le futur...
On y entre, on en sort, on y reste... C'est gravé, c'est ancré...
Quand elle est fidèle, elle est d'éléphant... De linotte, quand elle s'absente...
Avoir la mémoire à vif, pas besoin de la rafraîchir...
La mémoire du ventre ou celle du cœur ?


- Mémoires - Avec le soutien de la Ville de Fontaine, du Conseil Général de l'Isère, de l'Etat (D.D.E), du Feder-Pic-Urban, de la Metro, du Fasild, de la région Rhône-Alpes.

50, avenue Aristide Briand - 38600 Fontaine et 17, rue Jean Bocq - 38600 Fontaine
Tél. : 04 76 53 22 16
E-mail : memoire.present@club-internet.fr

Horaires d'ouverture :
Mardi : 14 H 30 - 17 H 30
et sur rendez-vous

Ont contribué à ce numéro:

Ont contribué à ce numéro :
Denis Guignier, Suzon Jadeau, Epifanio (Pif) Carvello, Christiane Soulat, Gilles Cochet, Hanane Bilouk, Isabelle Fonné, Albert Potton, Tayeb Brioua, Roger Pedrotti, Régine Pedrotti, Timothée Jobert, Yannick Boulard, Annie Mabilon, Antoine Bancaléro, Vincent Castellana, Louis Magnasco, Marc Ferrari, Daniel Collomb-Muret, Mokhtar Kheniene, Maurice Point-Rivoire, Athanase Varonakis.
- Maquette du journal : Valérie Le Garroy.
- Imprimerie des Eaux-Claires.


Les DRAGON...Ils sont passés à la trappe !


« Napoléon III et Eugénie, Empereur et Impératrice des Français ont la grande joie de vous annoncer la naissance de leur premier enfant, le Prince Impérial Eugène Louis Jean Joseph Bonaparte le 16 mars 1856. L’Empereur a décidé qu’il serait parrain et l’Impératrice marraine de tous les enfants légitimes nés en France le 16 mars courant.
Les familles qui désirent réclamer l’auguste parrainage auront un délai d’un mois pour envoyer l’état civil de l’enfant au ministère de la maison de l’Empereur.»
De toute la France les lettres d’imploration parvinrent au ministère bien souvent accompagnées d’une lettre du maire de la ville ou du village certifiant de la pauvreté et de la bonne moralité des parents demandeurs.
Les renseignements généraux menèrent une enquête parallèle sur ces familles.
Plus de la moitié des enfants avaient comme premier ou deuxième prénom « Napoléon, Eugénie ou Eugène.»
Le parrainage devait s’arrêter au décès de l’enfant, les familles dans ce cas suppliaient l’Empereur de maintenir son aide vu leur grande indigence
Les parents des filleuls reçurent la somme de cent francs dans cette loterie Impériale.
Près de 4000 demandes arrivèrent de toute la France.
A Grenoble ils étaient 4 enfants dont la fille de Julien Clerc libraire, un à Sassenage et… personne à Fontaine…

Le jour où Fontaine a failli passer l’arme à gauche … Une photo renversante...pourquoi ?

Cette année-là, la guigne faillit frapper bien plus durement notre ville…
Le 28 mai à Bourg d’Oisans, un vent chaud du midi fit fondre l’abondante neige des sommets. La population tentait sous une pluie battante de renforcer les digues qui perçaient de partout. La Romanche déborda et inonda Vizille, la Basse-Jarrie et Champ-sur-Drac. Le Drac en fit de même à Pont de Claix. D’habitude ces 2 rivières ne grossissent pas ensemble. C’est pour cela que l’inondation de 1856 fut terrible. 293 241,600 m3 d’eau déferlèrent de Vizille …jusqu’à Tullins.
Grenoble étant la ville la plus plate de France, et le niveau de ses 2 fleuves pas très loin de sa terre. Les eaux étaient au dessus du sol vers le pont suspendu de 3,46 mètres et 6,46 mètres au dessus des rues de Grenoble au volume 1189m3 par seconde, 33 fois plus que l’Isère en temps ordinaire.
Tous les rez-de-chaussée étaient inondés. Les pompiers et les mariniers tentèrent de porter secours par barques ou radeaux aux personnes qui avaient pu monter sur les toits de leurs habitations.
Seule la digue établie à Fontaine avait tenu le coup, épargnant le village alors que toute est désolation à Grenoble et ailleurs.
Cela se comprendre. Il y a un grand nombre de petits cultivateurs. Ils voient le Drac tous les jours et comprennent les dangers aux quels ils sont exposés. Leurs parents leur ont raconté les nombreuses inondations quasi-annuelles dont les plus terribles eurent lieu en 1816 et 1843, aussi ont-ils bâti leur barrage 2 mètres plus haut que la rive droite où les propriétés sont plus vastes, elles sont exploitées par des fermiers qui n’ont pas un grand intérêt à s’occuper des débordements du Drac....
La situation était telle que pour sauver les 27 184 Grenoblois, on envisagea un instant de sacrifier Fontaine en faisant sauter la digue du Drac ce qui aurait causé un tsunami tuant à coup sûr les 839 Fontainois recensés deux mois auparavant.
La plaine fût couverte d’eau durant deux mois. Les gens ne pouvaient sortir qu’en embarcation.
Ce fût la plus terrible des inondations, après celle de 1219. Un barrage d’eau construit lors de l’inondation de 1191 dans l’Oisans, devenu depuis un lac très poissonneux et le délice des palais, propriété des Dauphins céda en pleine nuit, surprenant les gens dans leur sommeil causant selon une lettre du baron Jean de Sassenage la mort de 30 000 personnes dans la vallée. L’eau atteignit neuf mètres au dessus de l’étiage. Seuls furent sauvées les personnes qui eurent le temps de monter jusqu’à Rabot.
Et ce ne fut pas la dernière fois…
Ce premier novembre 1859, rien ne semblait encore faire appréhender à la ville de Grenoble l’imminent danger qui la menaçait bien que la température soit anormalement élevée pour la Toussaint...19°!
Des pluies tièdes jointes à un vent du midi firent fondre les neiges précoces des montagnes d’alentour. Elles firent croître l’Isère prenant des proportions encore plus effrayantes qu’en 1856 dans les rues de la capitale Alpine. Heureusement le Drac resta tranquille…
L'isère fut un vaste lac jusqu’à Voreppe pendant 15 jours. Les services des inhumations au cimetière ont été suspendus. Pendant ce temps l’on a enterré provisoirement les défunts sur un bastion de la porte des Alpes, (une des portes d’entrée de Grenoble qui se situait à côté du multiplexe Chavant actuel. L’hôpital qui était encore au centre de la ville gardait ses morts.
On peut encore voir dans les quartiers anciens de Grenoble des inscriptions sur les murs indiquant jusqu’où l’eau s’est élevée.
Cette fois-ci, la ville entreprit enfin des travaux sur les berges de l’Isère par l’entrepreneur Jean-Sébastien Clet, cousin de l’architecte de l’école du Pont du Drac à Fontaine, Germain Clet. Tous les deux étaient petits-fils comme de nombreux entrepreneurs du même nom, du Fontainois Joseph Clet.
Le 25 mai 1878, le Drac s’est élevé à 2,50 mètres à l’étiage du pont de Fontaine et 2,16 mètres le 10 novembre 1886.
Rebelote en 1928 où le déluge fût un peu plus terrible emportant tout à son passage, du Grésivaudan jusqu’à Veurey.
Celui de décembre1954 recassa le pont du Drac 10 ans après les Allemands.
Mais à chaque fois Fontaine fut relativement épargné par rapport aux autres villes.
Le cauchemar semble maîtrisé !
Pour toujours???

Texte de Denis Guignier


Vous reconnaissez-vous ?

Vous reconnaissez-vous ? Mémoires N°16
Résultat des courses

De haut en bas et de gauche à droite :
1) Solange Forel - 2) Colette Ravazzollo - 3) Mauricette Gusella - 4) Monique Martin - 5) Joelle… - 6) Martine Diot - 7) Liliane Alvarez - 8) Stella Sposito - 9) Rosalie Ballanza - 10) Colette Pivot - 11) Jocelyne Cohard ? - 12) Anne-Marie Palermo - 13) Michelle Zoppello ? - 14) Ginette Benhoula - 15) Marie-Claire Giancone - 16) Jacqueline Scaringella -17) … - 18) Annie Conte - 19) Nunzia Di Naro - 20) Marie-Claude Belle - 21) Michele Rindoni - 22) … - Benhoula ? - 23) Régine Guillet - 24) Josiane Robert - 25) Jocelyne Lamarca - 26) Muguette Pastorelli - 27) Manou Rindoni - 28) Chantal Lacombe - 29) Jeanine Muzzolon - 30) … - 31) Christiane Warzala - 32) Graziella Di Salvo - 33) Christiane Combe.



C'est fini ce temps là. La relation entre patron et ouvrier, on ne la trouve aujourd'hui que dans les petites boites.
Maintenant, c'est " bosser pour bosser " et c'est tout. A présent la journée continue, huit heures avec les mêmes personnes. Dès que le boulot est fini, terminé, chacun dans sa voiture. Avant chez Dragon, qu'est-ce qu'ils se disaient les gens : " allez viens on va boire un coup au bistrot ". Il y avait un après Dragon, les gens avaient une vie, avant de rentrer ou de sortir du boulot, ils cassaient la croûte, ils buvaient un coup, ils rentraient ensemble... c'est fini cela. Les gens sont trop éloignés. Chacun pour soi et dieu pour tous.
Moi, je dis que si Dragon a coulé, et bien cela a été voulu. Les patrons ont mis dix ans pour le faire et ils ont réussi. Pendant un moment, on n'a plus embauché d'ouvriers. Il n'y avait plus d'investissements.
A la fin, pour la lutte des indemnités on s'est vraiment battu.... Une personne à qui il manquait un mois d'ancienneté n'avait pas droit à ses indemnités alors, on s'est battus pour qu'elle les obtienne.
A mon entrée à Dragon, les ouvriers pouvaient faire de la bricole, c'était la carotte à l'âne.
A la fin, j'ai vu des choses qui m'ont vraiment choqué : il y avait une filiale de Dragon en Espagne, et j'ai vu, une pièce qui venait d'Espagne pour retourner en Espagne... il fallait vraiment le faire.
Aussi, j'ai vu des machines qui étaient dehors sous la pluie, je me suis dis :
mais qu'est ce qu'ils vont faire, ils vont les remonter quand ? Là, j'ai compris qu'ils allaient plier boutique pour Tullins.
Un jour un camion est venu charger les machines. Où sont-elles parties ? Je me le suis demandé sur le coup, c'était triste.

Propos de Roger Pedrotti recueillis par Hanane Bilouk

Dix ans chez Dragon
1948-1958

C'est en 1948 que je suis entré aux appareils DRAGON pour finir mon apprentissage de mécanicien-tourneur, je venais de passer 2 ans dans une petite entreprise qui fabriquait des machines outils.
Le souvenir de mon arrivée reste dans ma mémoire : le portail d'entrée ouvrait sur une cour pavée, à gauche les bureaux et l'infirmerie, au fond et à droite les ateliers.
Il n'est pas facile de décrire les ateliers d'usinage, avec le recul du temps on a peine à croire qu'ils aient pu être ainsi, tout était sombre, vétuste, les machines rescapées des pillages nazis, archaïques, usées, avec du jeu partout, de la graisse et de l'huile dégoulinaient des paliers, et derrière des ouvriers de la vieille génération, qui carburaient au gros rouge.
Imaginez ! Au plafond des rangées de poulies entraînées par un énorme moteur qui tournent dans un bruit d'enfer, des courroies descendent sur chaque machine, il faut sans cesse les manœuvrer, des courroies usées qui sautent ou cassent, et nous dans cette crasse, barbouillés de cambouis, nous agitant pour réparer au plus vite et ne pas perdre de temps : une scène à la Zola.
Mais bien vite tout devait changer, un nouvel atelier était en construction, des machines récupérées en Allemagne dans le cadre des dédommagements de guerre arrivaient, des tours VDF, Sculdford, des fraiseuses Graffenstaden étaient installées, on m'affecta un tour VDF, malgré mes lm 76 je voyais juste par dessus la poupée, j'étais fier de mon tour, un plateau de 800, un banc de 3 mètres avec rompu, une belle machine !
Les machines changeaient, les conditions de travail aussi. Il fallait produire pour reconstruire la France. Des mots nouveaux apparaissaient : temps, bonus, rendement, les méthodes devenaient différentes. Fini le temps où le tourneur forgeait ses outils. Un atelier de fabrication d'outils en plaquettes d'acier rapide rapporté avait été créé. Il suffisait de poser l'outil usé sur une tablette en bout du tour et on venait vous le changer. Nous avions dû nous battre pour avoir une meule pour affûter nos outils.

Marc Ferrari

Autre révolution, l'arrivée d'un tour vertical " Bertiez ", il remplaçait les deux tours " en l'air " avec leurs plateaux de 2,50 mètres, et la chaîne à cliquets pour les avances, vestige d'une autre époque. Il fallait toutes les compétences et le savoir faire d'un ouvrier comme Saulnier pour arriver sur ces antiques machines à aléser les bâtis de broyeurs, ronds et cylindriques. J'étais directement concerné du fait que je tournais les douilles en bronze qui s'ajustaient à l'intérieur. Il faut se souvenir qu'à cette époque, les alésages étaient mesurés au " maître de danse ", il fallait un sacré doigté pour sentir les centièmes. C'était tellement problématique que les monteurs laissaient aux tourneurs le soin d'enfoncer les douilles dans les bâtis. En règle générale c'est à la masse que l'on finissait de les rentrer, avec le tour vertical c'était des alésages parfaits. Notre travail fut simplifié également par l'arrivée des instruments de mesures de précisions. La qualité et la quantité de notre travail s'en sont directement ressenties. Les temps ont diminué, ce tour a été le début d'une nouvelle ère. L'arrivée de machines neuves, de nouvelles méthodes de travail, de nouveaux outils en carbures métalliques et même en céramiques.
Dans ces ateliers de mécanique qui ont cette odeur si particulière, nous donnions le meilleur de nous, nous étions fiers de notre travail, de nos pièces, des machines qui sortaient des ateliers, fiers car nous savions qu'elles contenaient un peu de nous, de notre savoir faire, de notre intelligence, de notre sueur et parfois de notre sang, ( les accidents étaient fréquents, les normes de sécurités inexistantes, pas de lunettes, de carters, de gants ).
Nous donnions le meilleur de nous et pourtant nous savions que nous étions exploités, que notre salaire ne correspondait pas à nos efforts, mais il y avait en nous cette conscience professionnelle et cette volonté de reconstruire notre pays qui nous poussait à être les meilleurs, nous étions encouragés dans ce sens par notre syndicat la CGT qui inscrivait sur nos cartes, " Soit le meilleur dans ton travail " devise que nous mettions en pratique avec enthousiasme.
Dans cette période de reconstruction les luttes syndicales n'étaient pas très intenses, à part quelques unes, notre patron Mr Meilland, homme très intelligent, savait avec finesse étouffer les conflits, sa gestion paternaliste le rendait sympathique et écouté, le contexte lui était favorable.
Quelques années plus tard, j'avais 19 ans élu délégué je montais avec Mabilon dans le bureau du patron. Dans la discussion c'est surtout à Mabilon qu'il s'adressait, comme on parle à un ami, pour calmer les revendications et ne céder que le minimum pour que le travail reprenne le plus rapidement possible, c'était un patron adroit et humain, un exemple : un jour j'usinais des tambours en manganèse, la passe durait environ 4 heures, il faisait chaud, assis sur une caisse je finis par m'assoupir ! Mr Meilland passe avec le contre-maître Chabert, ce dernier veut me réveiller, le patron l'en empêche et lui dit : laissez le dormir il aura plus de force pour après.
C.......... était un excellent ouvrier et un militant syndical de grande valeur, quand le patron a appris qu'il voulait partir pour devenir permanent syndical à l'Union Départementale, il lui proposa une place de contremaître, utilisant ainsi sa valeur professionnelle, ses capacités de meneur d'hommes et l'éliminant comme syndicaliste, C.........accepta tout en restant fidèle à ses convictions politiques.

Mr Meilland ( au centre ) plaisante avec des ouvriers.

II y eut cependant quelques grands mouvements, je me souviens d'avoir vu Liaudey le secrétaire de l'Union Départementale monter sur un tonneau pour parler aux Dragons rassemblés devant le portail.
L'ambiance dans les ateliers était très bonne, une saine camaraderie et de bons rapports nous unissaient, sans doute étaient-ils dû aux survivances de la solidarité des années noires, à la joie de la liberté retrouvée, au plaisir de parler librement sans avoir peur d'une dénonciation, de pouvoir manger presque à sa faim et surtout ne pas avoir comme maintenant l'angoisse du lendemain, l'angoisse du chomage, je serais presque tenté de dire : la vie était belle, il est vrai que je n'avais pas vingt ans dans ces années-là.
Le travail était pourtant très dur, les journées longues 6h-midi, 2h-6h, plus le samedi matin, 56 heures par semaine. Les conditions étaient difficiles, la pointeuse quatre fois par jour, les horaires très stricts, 5 minutes de retard un quart d'heure en moins sur la paye, 15 minutes de retard une heure qui sautait, le contre­maître voulait nous faire commencer de suite, moi je refusais je ne voulais pas travailler gratuitement, j'attendais la fin de l'heure.
Ces grands ateliers pleins de courants d'air n'avaient pour tout chauffage en hiver que des braseros, qui noyaient l'atelier d'une âcre fumée car nous brûlions des vieilles planches et en douce les anciennes poulies. C'était la chaleur dégagée par les machines qui gagnait quelques degrés au dessus de zéro. En été c'était le contraire, le soleil était si brûlant sous les verrières qu'il fallait les passer à la peinture bleue pour en atténuer les rayons.

Balcari, Cialdella, Pinto, Julien, Mabilon et les autres, prêts pour la sortie. Photo d'Annie Mabilon

Certains de nos camarades venaient de très loin, je me souviens d'un groupe de 4 ou 5 qui venaient de Varces en vélo, tous les jours par tous les temps, été, hiver, ils devaient se lever à 4 heures pour arriver à 6, et le soir en rentrant pour se " détendre " ils allaient au jardin cultiver leurs légumes ( à peine croyable de nos jours ).
Physiquement aussi c'était dur, une grande partie des manutentions se faisait à la main, les engins de levage ne servaient qu'aux grosses pièces, heureusement l'entraide était de règle, et l'on pouvait toujours compter sur un copain.
La direction avait le souci de notre hygiène corporelle et nous distribuait chaque semaine un bon pour aller aux douches de la rue René Thomas, en 1948 les appartements d'ouvriers n'avaient pas de douche, il faudra attendre les années 60 pour les voir apparaître.
L'usine comptait beaucoup de jeunes, je me souviens de quelques noms, Arnoux, Burlon, Cialdella, Fremon, Galvin, Panza, Pedroli, Sibillat Julien, Gargy, Balcari, Hostachy, quelques plus anciens avec qui j'avais une grande amitié Robin, Saulnier, le père Quinet (bébé Cadum) un métallo parisien, ouvrier hors pair, d'une grande compétence, à son contact j'ai beaucoup appris.
La direction faisait un gros effort de formation des jeunes, nous suivions régulièrement des cours à l'APPS pour passer notre CAP et devenir des ouvriers qualifiés, l'avancement était en fonction de nos résultats.
Beaucoup de nos camarades avaient été des combattants de l'ombre. De retour de la clandestinité, ils avaient remis les bleus, ils étaient redevenus des ouvriers, mais ils gardaient en eux cet idéal pour lequel ils s'étaient battus. Sans le savoir, naturellement, ils nous ont transmis ces valeurs de solidarité de courage et de liberté, qui ont fait leur chemin dans nos têtes, et ont contribué à faire de nous des hommes, des militants.
Si parfois ils évoquaient certains épisodes du maquis, c'était entre eux, comme ça, ils se remémoraient, sans vantardise, simplement comme on parle du passé.
R... parlait du Vercors, il en donnait une image de son vécu bien différente des discours officiel, nous les jeunes nous tendions l'oreille pour savoir.
L'état d'esprit qui dominait dans ces années d'après guerre, était : tous unis pour reconstruire notre pays. Alors l'entreprise devenait une grande famille, nous étions Dragon même dans nos loisirs, de nombreuses activités nous étaient proposées ( foot, boule, judo, ski, sorties, nature ou restaurant ) toutes les catégories de personnel y participaient ce qui renforçait les liens entre tous et laissait croire que nos intérêts étaient communs, l'idée sous entendue était que nous devions être fiers d'être des Dragons, que nous devions prendre part à sa réussite, que nous étions comme associés, que les intérêts de chacun passait par la réussite du collectif, que cet effort était indispensable, on nous responsabilisait, c'est le recul qui me permet de dire cela maintenant, à l'époque nous marchions à fond dans ce paternalisme.
Les années passent et à mon retour du service militaire je deviens " l'homme volant " : c'est a dire que je remplace sur toutes les machines les ouvriers absents, et quand il n'y en a pas je suis affecté au montage, c'est ainsi que j'ai participé au montage du prototype des ensembles mobiles avec Arnaud comme chef.
Plus tard, des tours Cazeneuve neufs sont installés, je suis affecté sur l'un d'eux pour usiner (entre autre) les arbres excentriques des cribles, travail d'un bon niveau technique, mais vite répétitif. Le travail de série commençait à arriver, les temps de plus en plus serrés. La bougeotte m'a pris et en 1958 j'ai quitté Dragon pour un court passage chez Billaud autre bastion de la métallurgie.
En conclusion je garde un très bon souvenir de ces dix ans passés chez Dragon, d'une part parce que ce sont dix ans de ma jeunesse, et surtout pour tout ce que j'ai appris au contact des ouvriers de cette époque. C'est un enrichissement et un enseignement qui marquait pour la vie. Un regret, avoir perdu de vue la plus part des camarades de cette époque.

Récit de Marc Ferrari

Bébé Cadum ( le père Quinet ) et sa femme à gauche... Burlon à droite

Le père Raffïn était traceur, il était aussi un excellent conteur, avec d'infinis détails il racontait, sa finale du championnat du monde de rugby contre les Japonais en 1927 ou encore, la finale du championnat de France de descente de rampe d'escaliers à boule ferrée à huit rameurs, c'était si bien dit que certains y croyaient.
Il y avait un manutentionnaire que l'on appelait Tarzan, 1.95 m, 100kg, une force de la nature, un jour R....1.60 m 60kg tout mouillé, glisse une souris dans la poche de Tarzan, ce dernier met la main dans sa poche trouve la souris, blêmit, et à si peur qu'il jette sa veste dans le feu de la forge. S'il avait trouvé le coupable, il le tuait dans sa colère.
Un autre avait fait son service militaire à Bizerte avec mon cousin. Parfois, au casse- croûte le matin au bistrot, histoire de rire il y en à un qui se mettait à chanter "mon légionnaire" et voilà notre copain qui fondait en larmes, faux jeton comme pas un nous le consolions, nous n'avons jamais su pourquoi il pleurait, la nostalgie sans doute ?
Le père Quinet " bébé Cadum ", c'était lui le bébé qui avait posé pour la réclame du savon Cadum en 1912.


Les derniers dinosaures
« Dragon a une notoriété historique sur Grenoble parce que c’est l’une des dernières boites qui a tenu le coup ».
Louis Magnasco a tenu dans son témoignage à parler des luttes et des combats que les Dragons ont menés particulièrement vers la fin. Avec son franc parler et un certain sens de l’humour, il nous donne deux exemples de grèves qui sont restés mémorables pour lui et ses camarades même si au bout du compte, ils ont fini par être tous licenciés.
Je suis rentré à Dragon après des déboires avec toutes les boites où j’ai travaillé. J’ai été licencié économique plusieurs fois. J’avais un parcours un peu syndical, je connaissais bien Point-Rivoire qui était un des leaders syndicalistes de Dragon. On se fréquentait à la bourse du travail. Un jour, il m’a dit « puisque tu es licencié économique, on demande des gens chez Dragon, essaie de poser ta candidature ». C’est comme cela que je suis rentré dans cette boite en 1982 !
Avec ma fibre syndicale, j’ai tout de suite était délégué du personnel et délégué syndical pendant 10 ans. On allait défendre les copains comme dans toutes les sociétés, à Dragon, il y avait un mouvement solidaire très fort parce que les anciens possédaient un vécu syndical permettant aux jeunes de reprendre le relais. Il y avait toujours une revendication, il y avait une solidarité.
Quand un était licencié, trois cent personnes s’arrêtaient de bosser. C’était l’esprit de la lutte. En 1993, on a vu des copains, de tous les jours qui avec quarante ans de boite se faire virer.Tarmach est parti en même temps que ton père. Il y a eu la « panthère rose » comme on disait.
C’étaient les anciens qui partaient. Cela nous faisait mal parce que ce sont des gens avec qui on avait vécu 25 ans. A la limite, j’ai plus vécu avec ton père, à un moment donné qu’avec ma femme. On se voyait 8 heures par jour, on était toujours ensemble, tous des copains avec nos plaisanteries entre nous. On rigolait bien.

Louis Magnasco

Le grand coup c’était après le licenciement de ton père, quand on nous a annoncé qu’ils supprimaient carrément la production à Sassenage.
A partir de 1994, c’était la grosse lutte. Tout le monde allait être licencié, on était tous concernés. Certains devaient être gardés pour le montage, et aussi tout ce qui était magasin. Mais toute la production, les chaudronniers, les tourneurs, les fraiseurs, les perceurs, tous ces corps de métiers étaient condamnés à disparaître. On était 60 à ce moment là. La lutte avait prit une autre dimension.
L’avantage qu’on avait par rapport aux licenciements de ton père et les autres c’est qu’on était plus nombreux et qu’on a mené plus de combats. On avait plus de force pour demander plus d’argent. Au départ, on ne voulait pas d’argent, on voulait garder nos emplois. On s’est battu pour cela. Nous les ouvriers, notre force c’était d’aller bloquer le patron dans son bureau, ton père est venu avec nous à cette époque. Par contre le plus difficile était de contrer le patron dans sa logique parce que nous, on n’était pas des intellectuels de la gestion.
La lutte a duré longtemps. A chaque argument, un expert nous guidait, nous avions d'autres arguments à faire valoir à la direction, c’est pourquoi la lutte a duré six mois. Ils nous ont payé tout ce temps à rien faire, mais on n’a pas eu gain de cause face à Philippeville.
Notre lutte s’est terminée en juillet 1994. Nous nous sommes beaucoup battu, on refusait à chaque fois le plan social et la direction nous en proposait un autre plus avantageux c’était une lutte acharnée.
Mes camarades et moi avons obtenu un plan social, dans lequel un maximum de gens retrouvait un emploi. Ils avaient proposé un repreneur sur le site de Dragon. La direction devait reprendre, je crois, 28 ouvriers Dragon répartis entre la mécanique, la chaudronnerie, le montage. C’était un sous-traitant de Tullins. Il avait déjà dix ouvriers et il est venu sur le site de Dragon. Avec Dragon il a eu un trésor de guerre avec les machines et tout le matériel. Il a embauché les 28 ouvriers dont Collomb-Muret, Castellana et moi. Ils avaient embauché surtout les professionnels : tourneurs, soudeurs, quelques monteurs et 4 chaudronniers. C’était spécifique pour la sous-traitance.

" Les Dragons en colère " - Photo de Jean Escalon, publiée dans le Dauphiné Libéré.

Un jour, on a séquestré le directeur général Benoit-Cattin. Il voulait licencier et une partie de Dragon devait partir à Sassenage. On voulait tenter quelque chose. Mais le patron se doutait qu’on allait lui faire un coup. Sa voiture était toujours prête à partir. Il avait des antennes à Sassenage qui le prévenaient quand un groupe partait : « Attention ils arrivent ! » Nous savions que si on partait à 40, on allait se faire avoir. Nous sommes partis à deux ou trois incognitos et avons pénétré dans le bureau. Il y avait Benoit-Cattin le PDG, et Cornier le directeur général, les deux têtes de la boite. Ce jour là Didgine, Herval et Hervin, trois collègues avaient bloqué la porte du bureau du patron. Ils avaient préparé une cale pour coincer la porte. Ils sont rentrés en donnant un coup pour que personne ne sorte. Ensuite ils nous ont appelé et on est arrivé. Le directeur était coincé, il n’a pas pu partir. On était 40-50 dans un petit bureau. On appelle la presse, FR3 nous a filmé et on oblige le patron à rester tant qu’il n’y a pas une explication. On a eu une discussion, c’était nos emplois qui étaient menacés. Je trouvais la situation dangereuse. Quand tu es responsable, que tu es secrétaire du CE ou délégué du personnel c’est très difficile de maîtriser les copains. L’adversaire, le patron peut profiter d’une erreur de quelqu’un, dire qu’on l’a frappé, c’est grave. Il faut les maîtriser pour éviter les débordements.
Un jour, au cours d’une grève en 1994, on avait fait une pagaille pas possible dans les bureaux. On avait déchiré les papiers, on était 60, 70 et on était en pleine lutte. Je n’en menais pas large, j’était secrétaire du CE. Il y a des copains qui prenaient le patron par le col. On pouvait être inculpé au tribunal en tant que responsable et on avait peur de cela. C’était nous qui envoyions les gens à la lutte.
On a retenu le patron jusqu’à minuit. A la fin les flics sont venus le sortir. Cela avait fait scandale, il y a eu des gros titres dans le Dauphiné.
On s’est rendu compte qu’avec nos luttes et les choses qu’on avait faites contre les patrons, aucun repreneur n’aurait réembauché une équipe comme cela. C’était perdu d’avance, on était fiché comme « des peaux rouges ». A Grenoble, quand on disait qu’on venait de Dragon, les patrons ne voulaient pas nous embaucher.
Un PDG qui s’appelait Portmann. Il descendait tout droit de Philippeville, on ne l’avait jamais vu. Il avait délégué ses pouvoirs à un directeur général Jean Borre. Le patron avait fait l’Ena. Ils nous ont annoncé qu’ils allaient liquider Sassenage.
Une réunion était prévue avec Mr Portmann dans les jours à venir. On a demandé à Jean Borre de faire pression auprès de Portmann pour trouver une solution. On était content : « Portmann va parler pour nous, merci Mr Portmann ». Dix jours après, le téléphone sonne : « Je veux parler à Magnasco ». Portmann veut me parler, tu te rends compte c’est comme si Chirac voulait me parler ! Il me dit, il parle dans son langage : « Je regrette il n’y a aucune solution, la procédure est entamée, au revoir Monsieur » et paf ! Il raccroche le téléphone. Je vais voir les copains : « Et Portmann ? …».
On a occupé le bureau du directeur au moins 15 fois c’est tout juste si à la fin on ne le prenait pas par à la chemise. Petit à petit dans l’ambiance tu arrives à des situations où tu te sens très fort.
Quand Mr Portmann, est venu à la réunion pour nous licencier, tous les copains et nous l’apostrophions d’un ton presque insolent : « Qu’est ce que vous voulez ? » Lui nous répondait « C’est pour la réunion ». On commençait les pourparlers, je me mettais en face, mais le but était de contrarier la réunion. C’est pourquoi, les gars commençaient à taper fort avec des gros bâtons dans une petite pièce sur huit tonneaux pour faire en sorte que la réunion ne s’engage pas. Nous avions prévu le coup, on avait mis des boules Quiès. Portmann était installé au bout de la grande table avec le CE. Il y ait une plus grande distance entre lui et moi, il criait : « On commence la réunion ». Je bramais : « Je n’entends rien ». Cela a duré une demi-heure, il en eu marre, il est parti.
Par contre, on avait du respect pour l’homme, on ne l’a jamais frappé. Pourtant, parfois j’ai eu peur, Vaccari avait pété les plombs, il voulait lui donner un coup de poing. Tu sais quand tu as des enfants à nourrir...
C’est pour te dire que par doses homéopathiques, tu peux arriver à faire des choses fabuleuses. On n’en retrouvera pas d’autres, des luttes comme cela. Pour moi, on était les derniers dinosaures.
Dragon avait une notoriété historique sur Grenoble parce que c’est l’une des dernières qui ait tenu le coup dans l’ensemble des boites qui ont résisté comme Neyrpic, Mape... Lustucru, Billaud, Cémoi, Bouchayer-Viallet...

Propos de Louis Magnasco recueillis par Hanane Bilouk


Les débuts politiques de Yannick Boulard, maire de Fontaine, ouvrier et syndicaliste chez Dragon. Réunion syndicale en 1978.


Sur les traces de mes cinémas...

Si on allait faire le tour de mes cinémas ? Comme avant, à pied, on pourra mieux profiter... Pour que le temps nous paraisse plus court, on va jouer soit au « tennis-barbe », soit à « roues-blanches »... Je vous explique : dans le premier cas, ce sont les règles du tennis, enfin c’est ce que l’on nous a appris, le tennis n’étant pas un sport très démocratisé... la petite balle grise (oui, elle n’est pas encore jaune ! ...) est remplacée par un barbu rencontré en route. Le premier, quinze, le deuxième, trente, et ainsi de suite... Une manière ludique de passer le temps, n’est-ce-pas ? C’est depuis lors, que quinze signifie barbe :  « t'as vu, ce quinze ! » Dans le deuxième cas, c’est avec les voitures que l’on joue. Les pneus de certaines autos sont peints en blanc, c’est la mode du moment... Le premier qui en aperçoit une, ferme le poing. Il a l’avantage... si quelqu’un d’autre en voit une, il égalise. Sinon il reçoit un coup de poing sur l’épaule !... et ainsi de suite... Allons, bon, on y va au ciné ou quoi ? ... On traverse le pont, celui avec les arches, et on est sur le cours Berriat... Un petit coup d’œil sur l’écluse des tanneries Pivot... Une eau autant bouillonnante que puante se déverse bruyamment... On passe devant l’entrée du site Bouchayer, bordée d’un parc : le square des fusillés, à la mémoire des résistants... La stèle est toujours très fleurie. On passe devant silencieusement... Le cours Berriat est très animé. Le Tram n’est pas passé par là encore ! ... Toute une circulation bariolée dont les vélos tiennent un maximum de place... Quelques camionnettes de livraisons, déjà, une voiture ou deux... Roues-blanches ! ... Nous voilà devant l’usine Raymond-boutons... Une usine en pleine ville, oui, et alors ? ... Elle va d’ailleurs être une des dernières à déménager... Un peu plus loin, la clinique Saint Paul... Arrivés à l’angle de la rue Abbé Grégoire se tient le Pax... Il est assez bien fréquenté...

Le Gaumont, avenue Alsace Lorraine à Grenoble, aujourd'hui.

on peut voir des films plus récents que ceux présentés au Vog... Deux ouvreuses, en uniforme, deux sœurs, peut-être des jumelles, placent les spectateurs... Plus loin, encore, presque en face, le Modern... Il se tient au fond d’un passage, attenant au magasin Burgraff, motocycliste renommé, plusieurs fois champion de France... Derrière la vitrine, en attendant l’heure de la séance, on peut admirer, émerveillés, les Norton, Terrot et autres Magnat-Debon... Dans ce cinéma là, on ne joue que des westerns, capes et d’épées, corsaires et pirates... Super ! ... En plus, ce n’est pas cher… On passe devant le magasin Claudex. On le tient en estime celui-là, non pas grâce à sa marchandise (spécialisée dans le féminin dessus, dessous, etc…), mais parce qu’il organise une course cycliste tous les ans avec arrivée devant la boutique. Un véritable événement suivi par un nombreux public… je m’égare, je suis rattrapé par mes souvenirs… Un petit coup d’œil à l’Eglise Saint Bruno, qui apparaît majestueuse... Un clin d’œil au bar « la Coquille », avec sa terrasse vitrée... Paraît qu’il est mal famé, à ce que l’on entend... Je ne vais pas faire l’inventaire des bistrots, il me faudrait quelques centaines de pages... Ils se touchent tous ou presque ! ... On passe la barrière...

On emprunte la passerelle, qu’il y ait des trains ou pas... Quel régal de respirer cette formidable fumée ! ... (?...) C’est elle qui a donné son nom à la quincaillerie « A La Passerelle... ». Nous voici maintenant au carrefour du cours Jean Jaurès... On se sent en ville, véritablement, ça circule, ça klaxonne ... Roues-Blanches... Encore un bar, « Le Capitole »... Encore !... Oui, celui-là, il tient une place privilégiée, dans mon cœur. Au dessus de ce café, se trouve la clinique d’accouchement du docteur Gallet...C’est là qu’est née Isabelle ... Sur la contre-allée, à deux pas, on trouve l’Eden... Une toute nouvelle salle, vachement moderne...( il va finir en parking comme dans la chanson ). C’est splendide ! Une grande salle, toute en longueur, balcon, mezzanine, parterre... tendue de velours, des sièges confortables, c’est la classe !... On y passe que les nouveautés, superproductions... Tu parles, écran géant... Tous les Gabin, Delon, Fernandel... On traverse le cours, on passe devant la Fine Fourchette... A l’angle de la rue Thiers, voici le Lux, petite salle d’essai… J’y ai vu « Si tous les gars du monde », les premiers «  Don Camillo », avec le père Gras, enfin, je veux dire accompagné par le père Gras, ce n’est pas lui qui a le rôle du curé dans le film, vous m’avez compris... Au croisement du Boulevard Gambetta se tient la Pharmacie du Lion d’Or. A la droite de celle-ci au fond de l’impasse, se trouve le « Club », autre salle d’art et d’essai... Il est plutôt spécialisé dans le cinéma italien populaire, les classiques mélodrames français, les films à thèmes, très ciné-club, quoi... C’est là qu’on a vu « Graine de violence » avec sa bande-son « Rock around the clock »... Le grand Zampano et Gelsomina de la « Strada »... Avant que je l’oublie, vu qu’il n’est pas sur le même itinéraire, il faut que je vous parle du « Select »... Il se tient pas loin des quais de l’Isère. Sa grande spécialité, c’est le spectacle cabaret proposé à l’entracte. Des acrobates, des jongleurs, des clowns.. Du coup, on est au cirque, en même temps qu’au cinéma... Il paraît, que pendant les entractes de films interdits aux moins de seize ans, il y a du strip-tease !... Ce n’est pas pour moi, j’ai à peine douze ans... Attention, on passe devant Champollion, on bifurque sur la place Victor Hugo. Sur le Boulevard Gambetta, s’ouvre une minuscule salle très discrète, la Nef... Elle est réservée à une clientèle d’initiés, je ne me souviens pas y avoir mis les pieds, d’ailleurs... Bien plus tard, il y a quelques mois, dois-je dire, est née sa grande sœur, le Nef-Chavant, un nouveau complexe... On se dirige vers la « P-G »... ( Place Grenette, autrement dit )... par l’avenue Alsace Lorraine. Le premier cinéma rencontré, le Gaumont, est un nouvel établissement... C’est le premier à proposer plusieurs salles...

Jean Gabin dans " Touchez pas au Grisbi " film de Jacques Becker.

Evidemment, on y passe là aussi, toutes les nouveautés... A sa droite, une toute petite salle, l’ABC... n’a pas résisté à la concurrence... Il a ajouté un X à son nom avant de disparaître corps et biens... laissant sa nouvelle spécialité au Vox, qui lui va perdurer, pour ne pas dire prospérer... Sur la place Grenette, près de l’église Saint Louis, le « Coucou », une toute petite salle, un nid, tout au plus, idéale pour les amoureux... Il n’y a pas l’air conditionné, vaut mieux pas y aller en été, surtout en amoureux... En face, un peu plus loin, le « Royal »... Lui aussi est assez récent... C’est le même distributeur que le Pax, on y voit les mêmes films donc... La clientèle est un peu plus chic, un peu plus snob aussi... A l’entracte, on pourra aller boire un verre au Coq Hardy, le bar branché du moment... Au bout de la place Grenette, face à la fontaine, se situe le « Paris »... Lui aussi, propose plusieurs salles... Au milieu de la rue Saint Jacques, le Rex... Là j’ai vu « Touchez pas au Grisbi » avec le Gabin nouveau, et un nouveau venu, Lino Ventura ! ... Il ne reste plus qu’à dire un mot du Roxy et de l’Apollo... Ils sont très éloignés de la ville et seul un film exceptionnel nous y attirerait... C’est à peu près tout… Il faudra attendre un bon moment, pour voir arriver, l’Ariel... un cinéma de classe... Quelques salles apparaîtront à Grand Place, ça ne durera pas, elles vont rapidement fermer... La mode du moment est aux multiplexes... Pathé-Echirolles, Nef-Chavant ! ... Faut que ça rapporte... C’est le bizness... Parkings géants, Entractes-pop-corn et soda ! Mais où sont les entractes d’antan ! ... « Bonbons, caramels, esquimaux, chocolats... », les actualités Movietone..., et les réclames de Jean Mineur ! ...

Récit de PIF Carvello