EDITO
Avec le numéro 16 de Mémoires, nous entrons dans deux établissements qui ont une grande importance dans la vie des Fontainois : l'usine DRAGON et le cinéma VOG.
La mémoire ouvrière a répondu à notre appel : de nombreux témoignages et documents ont été recueillis sur DRAGON.
DRAGON a fonctionné plus de 70 ans et a compté jusqu'à cinq cents ouvriers et employés, habitant surtout Fontaine et Sassenage. Sa fermeture a été ressentie douloureusement par toute la population. Les récits recueillis sont pluriels, chacun s'y raconte à sa façon, selon son vécu, sa sensibilité. On retrouve l'attachement à l'usine, la camaraderie, la fraternité, les luttes… voire les contradictions.
Albert Potton et Hanane Bilouk ont fait ce travail de collectage auprès des anciens de DRAGON.
Sous le signe de la culture et des loisirs. L'actualité nous entraîne au VOG. L'avenue Aristide Briand a eu son cinéma qui, pendant quelques dizaines d'années nous a distrait avec des films grand public. Pif Carvello qui l'a beaucoup fréquenté dans sa jeunesse sait en parler avec un humour mêlé de nostalgie. A sa place (ou presque) vient de naître une galerie d'exposition d'art contemporain qui a repris le nom de VOG : lieu à découvrir pour le plaisir des yeux.
Le comité de rédaction

L'attachement pour nos compagnons à quatre pattes ne date pas d'hier.
Les premiers Fontainois ont habité pendant des siècles dans deux grottes du Vercors nommées Barne-Bigou (aujourd'hui disparu pour cause de surexploitation) et Glos qui était près du château des balmes. En 1896 l'équipe de l'archéologue Hyppolite Müller a trouvé des ossements d'humains, de cerfs, des bouquetins, de bœufs et d'autres animaux domestiques mais aussi ceux de chats et de chiens.
Fontaine, une tanière de pestiférés ?
Ces grottes (ou balmes en vieux français) ont dû servir de refuge pendant les invasions et peut-être ont pu abriter les lépreux du moyen âge que les villes chassaient hors de leurs murs.
Au moyen âge, tout Fontaine appartenait au Baron de Sassenage.
Le mandement et la baronnerie de Sassenage comprenaient 4 paroisses basses : Fontaine, Sassenage, les Vignes (actuellement les côtes de Sassenage) et Engins et 5 paroisses hautes : Lans, le Villard, Corrençon, Autrans et Méaudre.
Jusqu'en 1862, Fontaine était bien plus grand qu'aujourd'hui.
Le mandement de Sassenage allait jusqu'à la Roche d'Essor (actuellement le rocher de la Porte de France). Il y avait là un port soumis à péage qui appartenait au Baron de Sassenage ainsi que le cours de l'Isère jusqu'à Gières.
Il y avait contre le pilier de la Porte de France la borne Raphaël qui délimitait les villes de Grenoble, Seyssins, Fontaine et Saint-Martin-le-Vinoux. En 1862, Grenoble vampirisa les terrains limitrophes des trois autres villes pour s'agrandir.
Un peuple instruit et vertueux.
Monseigneur de Caulet évêque de Grenoble au 17ème siècle écrivait : " le peuple de Fontaine est bien instruit et n'a pas de vices criants."
La peste sévit à Fontaine.
Outre les ravages causés par les nombreux débordements du Drac, Fontaine eut à souffrir de la peste jusqu'en 1673. Dans le cimetière était dressé un autel où se disait la messe. Ce fléau ayant disparu, le cardinal Le Camus en 1678 ordonne la démolition dudit autel.
Il y avait une église Saint-Just à côté de l'allée des Balmes.
Elle a disparu depuis longtemps et elle était située entre l'allée des Balmes et le nouveau chemin de Seyssinet.
Le château Borel puis Karl Marx était anciennement une maison Gallo-Romaine.
Au 13ème siècle, les premiers propriétaires connus étaient de la famille Guillau de la Balme, au siècle suivant à la famille Actuyer, et 1608 à la famille de Chaulnes. A noter que les ruisseaux la grande et petite Saulne viennent du nom de cette famille.
L'allée des Balmes a été créée en 1689 par Monsieur de Chaulnes.
Une de ses descendantes madame Bourcet de La Seigne voulut mettre des barrières. Dans le registre des délibérations du 5 mars 1769 de la communauté de Fontaine, nous lisons :
" Depuis 80 ans, les habitants ont passé dans tous les temps dans le chemin tendant de la Balme au Drac, librement et sans trouble. Que l'ancien chemin a été détruit par Monsieur de Chaulnes et remis en sa possession, que la communauté a consenti tacitement à ce changement en ne se plaignant pas et en usant de ce nouveau chemin, que madame de Lassaigne (sic) n'est pas la maîtresse d'ôter ce chemin à la communauté et obliger les habitants de passer dans l'ancien chemin entièrement détruit qu'elle se propose d'ouvrir. La communauté a réparé et gravelé cette avenue à grand frais, elle a fait réparé le pont (il s'agit d'un pont sur la Saulne), fait construire une rampe pour arriver au bac.
L'assemblée choisit Chabert comme représentant les habitants, les conseils de madame de la Seigne ne trouvant pas le sieur Chabert suffisamment autorisé voulurent le récuser. L'assemblée maintient Chabert et la communauté eut gain de cause. "
Un Fontainois ministre.
Il s'agit de Sébastien Falquet de Planta, apparenté aux écrivains La Fontaine et Racine du côté de sa mère, et fils de Jacques Falquet de Planta, président de l'assemblée administrative de l'Isère pendant la Révolution.
Sébastien habitait comme son père au château de la Rochette, accueillit la Révolution avec enthousiasme et parti dans une compagnie qui le nomma capitaine, il termina général de brigade et ministre de la guerre, de la marine et des relations extérieures de 1798 à 1799. Opposé à l'Empire, il donna sa démission à l'avènement de Napoléon.
En 1829, il n'y avait que 2 établissements industriels à Fontaine.
Et encore…il y avait une brasserie située à la Frise (quartier Europole), et une scierie située au quartier de la grillade (entre Europole et les quais de l'Isère, rue de la scierie aujourd'hui), quartiers qui ne seront plus fontainois en 1862. Il y avait bien à côté une " tuerie publique " nom autrefois donné aux abattoirs mais qui se trouvait dans la commune de Saint-Martin-le-Vinoux.
En 1834, un piloir (mais que pilait-on ?) fut établi en bas du pont du Drac, mais encore côté Grenoble, (aujourd'hui rue des 3 maisons). Elle devint un effilochage de tissus, puis un moulin à ciment et enfin une mégisserie en 1888. A Fontaine même, il n'y avait que des champs agricoles. En 1867, une première mégisserie dans notre ville fut installée sur la Saulne.
Dans les années 1930, on recensait 8 mégisseries, 2 tanneries, 15 ateliers métallurgiques, un atelier de ganterie une fabrique de savon et 3 scieries.
Stendhal avait un cousin écrivain…et Fontainois.
Leurs grand-mères étaient sœurs, Edmond Badon habitait au château des Balmes, mais il a eu beaucoup moins de succès que son illustre cousin.
L'homme qui construisit l'école du Pont du Drac.
Il s'appelait Germain Clet, architecte, conseiller municipal aux espaces verts de Grenoble. Son grand-père, Joseph Clet, habitait une maison en pierre dans l'actuelle rue Joseph Bertoin à Fontaine. Il était entrepreneur comme la plupart de ses descendants.
Un Fontainois évadé du bagne.
En 1897, Henri Collavet de Sassenage, 16 ans et demi escalade la fenêtre de la veuve Gallien 76 ans ancienne maraîchère à Saveuil, la tue à coups de maillet pour lui voler 133 francs. Il va dilapider l'argent dans les cabarets de la Porte de France avec des filles de mauvaise vie. Son jeune âge intrigue un cabaretier, appelle la maréchaussée. Les gendarmes trouvent chez ses parents un pantalon et une chemise mal lavés et qui ont encore des traces de sang. Il est confondu dans ses contradictions et il est condamné à 20 ans de réclusion criminelle.
En 1899 un vieillard de La Poya monsieur Vieux fut roué de coups et laissé pour mort par 3 jeunes. Ils furent arrêtés 3 mois après et condamnés au bagne de Cayenne en Guyane. En 1901, l'un d'eux Adrien Ronin réussit à s'évader mais fut vite repris.
Des drôles de funérailles !
Le 25 octobre 1903, les habitants de l'actuelle avenue Aristide Briand virent arriver du cours Berriat un corbillard tiré par un cheval avec les amis du défunt et entendirent un orchestre derrière, jouer la Marseillaise, l'Internationale et d'autres chants révolutionnaires. Certains se joignirent à ce curieux cortége et marchèrent jusqu'au cimetière de Seyssins. Il s'agissait de l'enterrement d'un ancien ferblantier Alexis Rostaing vieil anarchiste de 82 ans.
Il y a un château Karl Marx.
C'est un fait certainement unique au monde et il se trouve à Fontaine. Auparavant il s'appelait Château Borel.
Quand les Mémoires de Fontaine tourneboulent le monde entier !
Un grand merci à tous de nous avoir apporter votre réel attachement à notre journal depuis le commencement de Mémoires il y a 3 ans.
Certains même de nos lecteurs ont envoyé à leurs familles ou à leurs amis ce bout de Fontaine, fait unique dans l'histoire de notre commune dans beaucoup d'endroits de la terre. Avec tous nos remerciements.
Recherches de Denis Guignier
Dragon ???
Si j'ai choisi de participer au projet Dragon c'est simplement parce que mon père y travaillait. Quand j'étais plus jeune, je demandais souvent à mon père : " c'est quoi ton travail ? " Sa seule réponse était : " moi, j'ai un boulot dur, ne fais pas comme moi, travaille bien à l'école ". Je crois qu'il ne voulait pas que ses enfants le plaignent, ce n'était déjà pas facile. Mais, il n'avait pas besoin de parler. Quand il rentrait à la maison à quatre heures et demie de l'après-midi, je comprenais tout, il avait le visage fatigué, les trais tirés, la journée avait été dure. Le matin, mon père se levait sans faire le moindre bruit, et il partait toujours à six heures et quart. On ne le voyait pas de la journée. Embauché au début des années 60, licencié en 1993, par la suite, il n'a plus jamais été le même. Je me souviens comme j'étais fière que l'entreprise de mon père s'appelait " Dragon ". Pour une petite fille comme moi, cela faisait rêver, on imagine des tas de choses : j'étais sûre que mon père s'occupait d'élever des Dragons. C'était bête mais c'est comme cela que je me représentais son travail.

Mon père Bachir Bilouk
Aujourd'hui, je suis donc partie à la chasse " aux Dragons ", à ceux qui ont travaillé dans cette entreprise et qui ont bien connu mon père. Au fil des rencontres et des captures de témoignages d'anciens Dragon, j'ai compris pourquoi mon père avait changé. Il n'avait pas seulement perdu un travail, mais aussi une ambiance, une entraide et une fraternité, des collègues mais surtout des compagnons de travail qui avaient partagé plus que les huit heures de boulot, ils ont appris à se connaître à affronter les mêmes galères, les mêmes fous rires les mêmes histoires. C'était une famille dont mon père faisait partie.
Voici quelques témoignages d'anciens concernant mon père :
Louis Magnasco ouvrier fraiseur à Dragon :
" Ton père était quelqu'un que j'aimais beaucoup. Il était cariste. Son boulot consistait à ramener des pièces énormes sur des palettes avec son Fenwick. Il partait alimenter les machines en pièces et s'occupait d'évacuer tous les copeaux qui étaient dans des bennes. Il faisait aussi de l'emballage des pièces de rechange.
Le grave handicap pour ton père c'est qu'il ne savait pas lire. Cela l'a défavorisé dans sa promotion, comment lui confier un papier... heureusement que c'était quelqu'un de costaud car il avait un métier très dur. On était toujours ensemble, il faisait partie de la même famille que nous. On avait nos plaisanteries entre nous il y avait une bonne ambiance. On se faisait des farces, nous mettions de la graisse sur les manettes et ton père en avait plein les doigts.
On ne se marrait pas toujours, mais il y avait de l'ambiance, c'était la vie quotidienne. Quand ton père devait remplir les papiers de la sécurité sociale soit il venait me voir, soit il allait voir Sierra, des gars en qui il avait confiance ".
Le travail n'était pas facile, l'usure quotidienne comptait davantage que l'accident de travail. Vous comprendrez que le travail ouvrier en atelier repose sur la coopération. Celle-ci rend tout le monde solidaire. Plus qu'un atelier, une usine, pour les ouvriers, Dragon, c'était un chez-soi. Certains ouvriers Dragon sont rentrés très jeunes, et pour les former, on pratiquait la formule binôme qui associait un ouvrier expérimenté et un apprenti.
Une place dans ces témoignages a été faite pour les conflits de travail : chaque lutte y compris la dernière a été un choix assumé par tous, il fallait se soutenir et convaincre par tous les moyens comme " tenir la rue " avec les manifestations mais surtout occuper les lieux à la fois l'usine et les bureaux de la Direction.
Cependant, tout n'était pas triste, bien au contraire, une place a été faite pour le " hors travail ". Les loisirs à Dragon c'était " l'échappée belle " : sports, fêtes banquets, restaurants, petites vacances tout cela constituait des réjouissances collectives propres à la culture ouvrière. Comme on disait dans le temps, une fois le travail quitté, où peut-on aller : " au devant de la vie ".
Hanane Bilouk
Objets de mémoire
Médaille du travail, médaille de la ville, médaille des souvenirs.
Au-delà du compliment verbal, du cadeau ou de la prime, la médaille qui honore la valeur du travail est par excellence un signe de reconnaissance. Pour cette distinction honorifique, les lauréats à Dragon sont nombreux à partir des années 50.

Une cérémonie s'organise au siège social de l'entreprise. Distinction honorifique, la médaille du travail, est attribuée en fonction de l'ancienneté du salarié. Celui-ci obtient également un diplôme d'honneur pour souligner l'attribution et le type de la récompense: une médaille en bronze pour 20 ans de travail, argent, 30 ans, or, 40 ans.

Par la suite, la préfecture de l'Isère et surtout la municipalité de Fontaine ont également honoré les travailleurs Dragon.
Pour les élus, la médaille dépasse l'entreprise, elle représente la vie sociale, l'ancrage dans une commune, la participation à la transmission de la mémoire de la ville et de ses habitants. Fontaine d'ailleurs continue toujours a décerner ce type de distinction. Pour les salariés de Dragon, il semble que la symbolique de la médaille du travail n'ait pas la même valeur. Daniel Collomb-Murret et Taïeb Brioua ont conservé précieusement leurs médailles.

Pour eux, ce sont des objets hautement symboliques que l'on garde toute une vie. Alors que d'autres ont préféré s'en séparer. Pour Mokhtar Khéniene et Vincent Castellana, elles ont fini par devenir un objet quelconque, voire insignifiant. Il semble qu'ils ont préféré tourner la page. Pour ces personnes, la médaille n'est rien en soi, c'est un symbole qui signifie que l'entreprise dure malgré les difficultés. La médaille permet de sceller un lien étroit entre l'entreprise Dragon et ses salariés ; un lien tissé avec le temps et qui a fini par disparaître, et pour certains, cela a été ressenti comme une déception.

Médaillés Dragon de 1979.
Voici ce que dit d'ailleurs Vincent Castellana à ce sujet :
" Je suis allé pour la remise des médailles pour mes 20 ans en 92, juste un peu avant mon licenciement, cela a été le cadeau de départ. C'est simple : champagne et petits gâteaux, une médaille et un petit chèque que le patron donne.
Cette médaille, je ne l'ai pas gardée, je crois que je l'ai donné à un gamin, il avait perdu sa médaille de foot et pour un peu le consoler, je lui ai donné la mienne ".
 
Enfin, à l'époque des 30 Glorieuses, du plein emploi, une grande majorité d'ouvriers ne tirent pas vraiment une grande fierté de recevoir une médaille de 20, 30, ou de 40 ans d'entreprise, c'est un peu mal vu. Cette image négative des gens qui restent longtemps dans une même boite contraste avec la situation actuelle.
Pour ma part, j'ai tenu à conserver les médailles de travail de mon père Bachir Bilouk, pour avoir un héritage du travail d'une certaine manière. Une façon pour moi de dire que toute vie de travail mérite respect et récompense.
En plus de la médaille, voici la carte de service familial qui était donnée par le Comité d'entreprise aux employés Dragon à la fin des années 50. Tout est dit sur la carte.
Hanane Bilouk
La mémoire...
Si on parlait un peu de dame mémoire ?
Pourquoi ? T'as peur de la perdre ? T'en fais pas, on la retrouve, va, du peu qu'on la creuse...
C'est bizarre, quand on l'écrit, elle devient plurielle ou masculin !
On écrit ses mémoires, on écrit un mémoire de stage...
Il arrive qu'elle flanche, qu'elle devienne infidèle... Vite, à l'aide, un aide-mémoire...
Faut la faire travailler, faire un devoir de mémoire, que ça serve de leçon...
Le passé, par définition, il est présent en mémoire... Il faut savoir garder sa mémoire au présent, pour le futur...
On y entre, on en sort, on y reste... C'est gravé, c'est ancré...
Quand elle est fidèle, elle est d'éléphant... De linotte, quand elle s'absente...
Avoir la mémoire à vif, pas besoin de la rafraîchir...
La mémoire du ventre ou celle du cœur ?
Je m'y perds, faut pas que ça finisse en queue de poisson, bien que le poisson, paraît-il,
C'est bon pour la mémoire !...
Texte de Pif Carvello
- Mémoires - Avec le soutien de la Ville de Fontaine, du Conseil Général de l'Isère, de l'Etat (D.D.E), du Feder-Pic-Urban, de la Metro, du Fasild, de la région Rhône-Alpes.
50, avenue Aristide Briand - 38600 Fontaine et 17, rue Jean Bocq - 38600 Fontaine
Tél. : 04 76 53 22 16
E-mail : memoire.present@club-internet.fr
Horaires d'ouverture :
Mardi : 14 H 30 - 17 H 30
Mercredi : 17H - 19 H
Vendredi : 9H - 12 H
et sur rendez-vous
Ont contribué à ce numéro:
Ont contribué à ce numéro :
Denis Guignier, Suzon Jadeau, Epifanio (Pif) Carvello, Christiane Soulat, Gilles Cochet, Hanane Bilouk, Isabelle Fonné, Albert Potton, Tayeb Brouia, Roger Pedrotti, Régine Pedrotti, Timothée Jobert, Yannick Boulard, Jean Lacoste, Annie Mabilon, Jules Pelloux, Antoine Bancalérot, Vincent Castellana, Daniel Collomb'Muret, Mokhtar Khéniene, Maurice Point Rivoire, Athanase Varonakis, Frédérique Deutch et le Musée Dauphinois. Varonakis.
- Maquette du journal : Valérie Le Garroy.
- Imprimerie des Eaux-Claires.

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Monsieur Siméon Reynoud en 1936 chez DRAGON


Louis Maisonnat, en 1978, rencontre les ouvriers de Dragon en grève.
Dragon commence son activité en 1928. Un bureau d'étude s’installe à Grenoble ainsi qu’un atelier rustique à Fontaine.
En 1932, des nouveaux ateliers s’établissent à Fontaine, développement des études et fabrications.
En 1945 : il y a un accord avec la société Boyer et fondation de la STEM pour la construction de groupes mobiles de préparations des matériaux.
1966 : Fives Cail Babcock prend le contrôle de Dragon. L'équipe dirigeante se retire. La STEM disparaît.
1971 : Construction du bâtiment de Bellerive où sont logés les services administratifs, commerciaux, bureau d'étude et recherche.
1972 : Agrandissement des ateliers de Fontaine et mise en service des ateliers de Sassenage. L'exportation monte jusqu'à 75% des ventes.
1980 : Fermeture des ateliers de Fontaine et agrandissement de ceux de Sassenage.
1983 : Baisse des commandes, chômage partiel (24 h/semaine) pour le bureau d'étude et de la recherche, premiers licenciements sont réalisés. Ce qui motive le départ de nombreux cadres et techniciens et compromet l'avenir de l'entreprise.
1997 : Reprise par SVEDALA (Suède) géant de la profession avec 10500 employés, présent dans 40 pays, 55 usines et 200 filiales de distributions.
2004 : Fermeture de l'usine de Sassenage.
LES FABRICATIONS
- Les principales fabrications concernaient:
les concasseurs à mâchoires de toutes tailles, leur poids allait de1,5 tonnes à 250 tonnes.
- les concasseurs gravilloneurs giratoires, broyeurs a cylindres et a marteaux.
- Tubes broyeurs à barres et à boulets.
- Appareils de criblage rotatif ou vibrant.
- Groupes mobiles pour préparation des agrégats routiers.
LA VIE DANS L'ENTREPRISE
A l'équipe très réduite du début avec M. Meillant et Valensant au petit bureau d'étude de la rue Lakanal à Grenoble et les premières fabrications à l'atelier de serrurerie Rossini à Fontaine, fait suite après guerre un développement rapide des fabrications pour l'équipement des grandes entreprises de travaux publics, le barrage de Génissiat (réalisé pendant l'occupation), puis les grands barrages de Bort les Orgues et de Tignes.
- L'étude et la réalisation de groupes mobiles autonomes qui sont fabriqués en grand nombre pour la construction des routes comme celles du Mont Cenis ou bien en Afrique du Nord pour la route du pétrole d'Hassi Messaoud.
- Des équipements importants pour les mines de charbon ou de fer, puis pour la production d'engrais.
- Mise au point en collaboration avec l'utilisateur pour le traitement de nouveaux produits, tels que le concassage du ferroyage qui demande un matériel à très haute résistance.
LE PERSONNEL
Le personnel était en grande partie Fontainois dont le maire actuel, mais le recrutement se faisait sur tout le bassin Grenoblois. Il y avait une majorité de professionnels à la production comme au bureau d'étude où il y a eu 5 ingénieurs et des techniciens très qualifiés. La formation continue était encouragée et suivre les cours du soir de l'APPS en plus du travail de la journée demandait un grand effort. Les promotions internes permettaient aux ouvriers qualifiés d'accéder à des postes de responsabilité tels que chef d'atelier. Dans ces conditions le respect de la qualité devient un point d'honneur pour tous.

Les conditions du " marché de l'emploi " entraînaient depuis la fin de la guerre une très grande mobilité des salariés en particulier chez les ouvriers. En effet, sans s'éloigner de Fontaine, s'ils trouvaient de meilleurs conditions de travail, salaires, horaires réduits, ils pouvaient se faire embaucher chez Bouchailler Viallet, chez Raymond Boutons ou bien chez Cémoi, qui étaient tous demandeurs de main d'oeuvres. A cette époque le chômage n'existait pas et pour compléter leurs effectifs les employeurs n'hésitaient pas à faire de la surenchère.

Les ateliers Dragon en 1955, vue d'avion.
Que tout cela est loin et difficilement imaginable aujourd'hui où un chômage très important s'est développé alors que la richesse du pays a considérablement progressé.
Les effectifs étaient d'environ 350 personnes pour Fontaine et Sassenage et ont atteint près de 600 personnes après la prise de contrôle de Yernaux et Babcock en 1966.
Ceci a permis de lutter avec efficacité pour les salaires, l'amélioration des conditions de travail, les diminutions d'horaires, l'allongement des périodes de congé et bien sûr le maintien de l'emploi.
Des luttes importantes ont jalonné cette longue période : grève nationale de 1968 mais pour Dragon le mouvement le plus important s'est produit en 1974. En Juin et Juillet une grève de 4 semaines devait aboutir à la revalorisation des salaires de 30 a 35%. La solidarité des habitants, des associations et de la municipalité de Fontaine montrait à quel point tous étaient attachés aux travailleurs de Dragon. La lutte terminée les rapports confiants reprenaient. La direction et la maîtrise respectaient le personnel qu'il soit a la production ou aux études et recherches ce qui n'as pas été le cas plus tard.
Grâce au Comité d'entreprise de nombreuses activités sportives étaient organisées : section de ping-pong par Raymond Mabilon, section de judo par J.Lacoste, foot, concours de boules, ski, vélo. Il y avait aussi des sorties ouvertes à tout le personnel, ainsi que le repas organisé avant le départ en vacances à l'occasion d'une sortie.
Pour les enfants l'arbre de Noël était une grande fête, et pour les adultes il y a eu des repas mémorables au restaurant « La Cloche ».

Le conseil d'administration en 1930 autour de H. Meillant.
Plusieurs voyages de 3 à 4 jours souvent au moment de l'Ascension organisaient un court séjour en Italie, au Tyrol ou dans une belle région de France.
L'ambiance de travail était assez détendue et bien des anciens se rappellent des veilles de fêtes où le travail s'arrêtait à midi, l'après midi des tables étaient dressées au milieu des machines pour déguster un bon repas et faire la fête entre amis de tous les ateliers ou bureaux.
Dans les années 50-60 les travailleurs postés de 4 à 12 heures ou ceux de 12 à 20 h bénéficiaient d'une pose et s'asseyaient sur le bord du trottoir pour manger leur casse-croûte ou se mettaient à l'abri dans l'un des bistrots du coin.
Les dernières années ont été vécues dans une ambiance bien différente : l'inquiétude pour l'avenir, les licenciements successifs, les orientations de la direction organisaient le désastre a venir qui a conduit inévitablement à la fermeture de Dragon fin 2004.
Nous ne sommes pas les seuls à vouloir reparler de Dragon et essayer de faire revivre cette période si différente de ce que nous connaissons aujourd'hui. Certains se réunissent toutes les semaines pour retrouver ce bon vieux temps ou nous étions jeunes et plein d'espoir.
Merci à tous ceux qui ont répondu à notre appel et nous ont accordé un entretien agréable et très fructueux pour élargir nos informations.
Texte d'Albert Potton
Avec l'aide de Yannick Boulard, Jean Lacoste, Annie Mabilon, Jules Pelloux et Maurice Point Rivoire
Des canaris rouges
Pour les 50 ans de Raymond Mabilon ses camarades lui ont offert un pot en remerciement de toute son activité syndicale et comme cadeau plutôt original un couple de canaris rouges. Peu de ses amis connaissait sa passion pour ces beaux oiseaux. En sortant une pluie diluvienne l'accueillit, sans hésiter Raymond quitte sa veste pour protéger les canaris et rentre chez lui trempé.
Le dernier en Bleu
Je suis Fontainois depuis 1966. Je suis né en Algérie et à l'âge de 10 ans je suis venu en France. Après l'école primaire et trois ans d'apprentissage, je suis rentré chez Dragon. Mon père y travaillait. Il était au service expédition, il emballait les machines et il expédiait sur des camions.
Embauché pour les vacances, en juillet août, je n'en suis plus jamais reparti. Cela va faire 32 ans au mois de juillet prochain que je suis au poste d'ajusteur-monteur et j'ai toujours fait ce métier. Il s'agissait d'effectuer le montage d'engins, des concasseurs que l'on utilise dans les carrières. Selon les modèles, on mettait 10 jours, trois semaines, ou un mois pour faire une machine.
Quand je suis rentré, on travaillait 50 % pour l'exportation. Ça n'arrêtait pas ! Moi j'ai connu l'époque oû on était une centaine à monter les machines. C'était la grosse industrie.
Pour les conditions de travail, on ne peut pas dire que c'était dur. Il y'avait une bonne convivialité entre les gens. Les gens s'entraidaient. Nous, les jeunes quand on rentrait, ils nous mettaient en formation avec tous les tourneur-monteurs. On tournait : on travaillait un mois avec l'un, deux mois avec l'autre.
Mon integration s'est bien passé au milieu de tous ces monteurs. La plupart des ouvriers connaissaient mon père, donc j'étais un peu l'enfant à tout le monde. Pour la question du temps de travail, on faisait 43 heures par semaine. On travaillait souvent le samedi matin d'ailleurs. A partir de 40 heures, ils nous payaient en heures supplémentaires.
Je suis rentré P1, j'en suis sorti technicien.
P1, c'est ouvrier professionnel première catégorie, on appelait comme cela à l'époque. Et après, c'était la progression : P2, P3 et technicien. J'ai gravi tous les échelons en l'espace de 3 à 4 ans. Aujourd'hui, je suis technicien niveau deux.
Pour les avantages sociaux, il y avait un CE qui existait. Je me rappelle qu'étant gamin, mon père en bénéficiait… A noël, il y avait les jouets. Après en tant que salarié, il y'avait les sorties organisées par le CE.
Il y avait des concours de boules. Il y'avait beaucoup d'initiatives et petit à petit, nous, la nouvelle génération, on est entré au CE. Moi, je suis délégué du personnel, depuis 28 ans. Donc par étapes, on devenait délégué du personnel et ensuite, on rentrait au CE. Le CE c'était plus de la gestion donc il fallait une petite expérience de délégué pour y rentrer.
On faisait des voyages de trois ou quatre jours, les gens payaient 40 francs. C'était la grande époque. On profitait des jours feriés du mois de mai, en fait, pour organiser ces voyages et les conjointes étaient invitées. A chaque fois il y avait deux cars, c'était formidable.
Moi je n'ai pas fait beaucoup de voyages. J'en ai fait deux ou trois et je me suis régalé : j'ai été en Italie, au bord de la mer et puis à Andorre. Ce sont ces deux voyages qui m'ont le plus marqué. Comme on était plus jeune, on était plus dans l'équipe de foot.

Tayeb Brioua au centre posant avec deux autres monteurs devant une machine
de concassage.La pétanque est un sport qui marchait bien. Il y'avait beaucoup de gens de l'usine qui venaient. On organisait un petit repas (brochettes) sur le terrain de foot qu'on demandait à la mairie. On faisait un petit concours, il y avait la remise d'une coupe. C'était surtout pour se retrouver. La plus part des gens, entre les bureaux et les ateliers, ne se connaissaient pas. Nous, en tant que délégué, on connaissait à peu près tout le monde. On était élus. On voyait un peu les deux côtés.
Quand je suis rentré à Dragon en 1973, on était au moins 400 personnes à travailler. A Sassenage il y avait l'usine, et à Fontaine, il y avait une autre usine plus les bureaux. En 1984, toute la production est partie à Sassenage.
Pour les luttes, la première grande grève que j'ai connue, je venais de rentrer à Dragon. Il y a eut deux mois d'occupation d'usine en 1974. Un jour d'occupation, alors que j'allais prendre mon poste, un collègue m'interpelle : " non mais où tu vas toi ? Tu vas rester là avec nous ". Je les ai suivi, mais je n'y comprenais rien. Je ne savais pas ce qu'était une grève, je sortais des écoles. C'était donc la première grande manifestation que j'ai connue. Moi cette grève m'arrangeait, on faisait des tours de garde parce qu'on occupait l'usine. Tous les jeunes y allaient les soirs, on passait la nuit là-bas, et puis on avait la journée tranquille. Pendant les journées de grève, il y en a qui allaient faire des collectes. A l'époque, cela se faisait beaucoup, devant Carrefour, Géant. Pendant deux mois, les ouvriers n'avaient plus de paie. C'est pourquoi, les gens donnaient beaucoup pour les grosses grèves. Pour la nourriture, la Mairie et Louis Maisonnat, nous ont beaucoup aidé.
Sur les bas salaires, cela a été une victoire pour les augmentations. Moi, je me rappelle, j'en faisais partie. C'est vrai qu'il y a eu beaucoup d'avancées. On n'a pas été payé pour les deux mois de grève mais avec les collectes... A l'époque la solidarité était tellement importante, que sur les deux mois, j'ai dû récupérer un mois de salaire. On était nombreux, il fallait faire le partage. Moi, j'étais chez mes parents, cela ne me gênait pas trop, mais les autres….
Ensuite, il y a eu des conflits tous les trois ans ou quatre ans. On occupait le bureau du patron carrément, on le retenait en otage... Oh !!! c'est un grand mot otage, on ne l'a jamais tué, on lui donnait à manger quand même... on est pas des sauvages. Mais l'année, je pense, où cela nous avait fait le plus mal, c'est en 81. La gauche venait d'être au pouvoir et on s'est fait virer par les flics. Ils étaient plus nombreux que nous et cela a fait mal à beaucoup de gens. Il y avait l'espoir quand même avec la gauche au pouvoir et nous, on était en plein conflit. On avait occupé justement la direction. On voulait simplement une réunion avec le préfet. C'est là, où on a été expulsé mais il n'y a pas eu de violence. C'était le préfet qui avait donné l'ordre à l'époque de nous évacuer... Cela ne nous a pas empêché de continuer.
Tous les trois ans les grèves ont recommencé, il y a eu des plans sociaux régulièrement.
La plus grosse occupation à mon avis c'était en 94 et après c'était des grèves mais sans occupation. Elles étaient suivies essentiellement dans les ateliers.
En 94, la grève a duré un mois et demi à peu près. Ils nous ont annoncé au siège à Paris qu’ils fermaient l’usine à Vaccari et moi, plus trois ou quatre gars, qui était monté à Paris. Ce n’est pas facile, vous apprenez cette nouvelle la veille, et vous gardez cela pour vous jusqu’au lendemain.A qui se confier, c’était trop tard, on ne pouvait pas avertir les collègues. Le lendemain, on leur a annoncé que la boite fermait et c’est parti automatiquement en occupation. D’ailleurs, à Fontaine, on a commencé à faire parler de nous à la presse.
Pendant la grève, on a été payé les derniers six mois de mars à juillet. On s’est bagarré jusqu’en juillet, jusqu'aux premiers licenciements. Heureusement, qu'on s'est bagarré. On a du faire des plans de relance, présenter un projet de contre proposition à la direction pour dire que c’était jouable, mais on ne nous a pas écoutés. On a fait retarder toutes les échéances. On a été au tribunal qui ne nous a pas suivi. Ils ont gagné quand même. Ils voulaient plus. On sentait que Philippeville voulait abandonner le concassage. On était tout petit nous dans ce grand groupe. Derrière Philippeville, il y’avait Paribas, et Dragon, à l’époque, représentait peut-être 2% de Paribas, on était un grain de sable. Dans ces conditions, cela ne nous disait plus rien de continuer. De toute façon, les gens n’en avaient même plus envie. Par la suite, il n’y a plus eu de conflits il n’y avait plus personne dans les ateliers : on avait perdu.
A mon avis, personne voulait redresser la barre, les directeurs venaient chez Dragon en apprentissage parce que les derniers bénéfices qu’on a fait, remontaient aux années 78-79. Mais le groupe avait besoin de Dragon puisqu’il l’avait acheté. Le groupe, représentait des milliers de personnes au niveau mondial. Ils ont continué à financer jusqu’au jour où il y’en a un qui a dit « stop ».
Moi, je n’ai jamais été licencié, j’ai toujours été repris. En 94, Dragon a arrêté la fabrication de concasseurs. On s’est bagarré pour garder une activité malgré tout. On était cinq ou six, on nous a gardé pour faire du service après vente. Il fallait quand même une continuité vis-à-vis des clients. Donc, ils ont aussi gardé une partie des bureaux. Après 94, on a continué a s’appeler Dragon jusqu’en 98. Quand Svedala a racheté Dragon, il a gardé le nom de Dragon, c’est devenu SVEDALA-Dragon. Ils ont gardé le nom parce que Dragon avait quand même une bonne réputation.
Tayeb Brioua et un collègue de travail répare une machine.
En 1998, quand Svedala nous a racheté on s’est rendu compte qu’ils avaient acquis les parts de marché, pour petit à petit nous rayer de la carte. En effet, ils n’avaient pas racheté que nous : ils ont racheté SFTKA, c’était des concurrents, (ils sont aussi de Paris dans le 02, à Cheni ils avaient une usine). Ils ont racheté ce qui resté de NEYRTEC à Grenoble. Donc ces trois sociétés là, se sont retrouvées dans Svedala, toujours dans la même branche de concassage. Mais, ils avaient fait le choix au départ de ne plus conserver cette activité. C’est pourquoi, on a mené d’autres luttes, les bureaux étaient avec nous, pour une fois. Les effectifs des bureau, avait eux aussi diminué petit à petit. On était plus que 40.
Svedala a duré de 1998 à 2002. Metso, un autre groupe, a lancé en 2001 une OPA amicale sur leur achat à Svedala qu’il a payé à un prix fou d’ailleurs. Metso nous a donc racheté à partir de 2002.
Leur usine est à Macon où ils font de la fabrication de concasseurs. Nous, les monteurs dans le groupe Metso, on était la branche qui s’appelait Ethics-Dragon, Et cela va disparaître ces prochains jours. Il n’y aura plus d’atelier, ils cherchent à vendre les locaux... une fois qu’ils vont trouver un acheteur… Je suis en plein licenciement, je suis le dernier des ateliers à partir. Mes copains sont déjà partis fin décembre. Cela n’existera plus. On n’était pas assez nombreux pour faire des grèves, à Ethics on n'était que cinq à l’atelier.
Il y’a toujours des stocks de pièces détachées, il y’a un magasin qui va disparaître. Tout ce qui reste là à mon avis va finir à la ferraille. Ils n'en veulent plus, c’est trop vieux. Ils continuent à les vendre vis à vis des anciens clients.
Pendant tous les combats on était vachement soudé, on était tous unis. Il y’avait tous les anciens dont le maire et les membres du syndicat. Notre syndicat possédait une grande réputation sur Grenoble. Nous, on a été à la bonne école. Au début, on les suivait et ensuite on a bien prit le relais. Puis bon cette camaraderie qu'il y avait, on ne la retrouve plus maintenant...
Propos de Tayeb Brioua recueillis par Hanane Bilouk
Le Foot à Dragon
Ouvrier à Dragon, Tayeb Brioua était également un joueur dans l'équipe de Foot Dragon. Des joueurs amateurs certes, mais qui jouaient dans des championnats comme des professionnels, un moyen pour tous de se retrouver et de défendre les couleurs de l'entreprise.
Dans l'équipe de foot, je jouais au poste de milieu défensif pendant des années. Je jouais à Fontaine d'abord et il se trouve que j'avais un chef qui m'a motivé pour rentrer dans l'équipe de Dragon car c'était quand même une bonne équipe. Et puis toutes les entreprises du coin avaient une équipe de foot, donc c'était une motivation, on avait des adversaires. Juste avant le match, le vendredi après-midi, je ne me fatiguais pas trop au boulot au vu de tous. C'était admis. J'ai de très bons souvenirs.
C'était un championnat inter-entreprises, on faisait une vingtaine de matches par an. Les entraînements étaient le soir et les matches s'organisaient soit le vendredi soir, soit le samedi soir.

L'équipe de foot de Dragon. Tayeb Brioua au milieu, tenant le ballon.
La plus belle année, c'était quand on est arrivé en demi-finale de la Coupe de France organisée par la vie ouvrière. C'est la plus belle saison qu'on a faite.
Les matches s'organisaient dans la région. Il n'y a eut que pour la coupe de France que l'équipe Dragon s'est déplacée à Lyon. Nos adversaires, c'était les équipes de Caterpillard, Merlin-Gerin…
Beaucoup de gens des usines venaient assister au championnat et puis en fin de saison, on faisait un petit match : l'équipe de foot de l'usine contre les autres ouvriers, ils jouaient avec les chaussures de sécurité (chaussures renforcées d'une coque métallique). On se marrait... honnêtement c'était la bonne époque.
Propos de Tayeb Brioua recueillis par Hanane Bilouk

Des Dragons, joueurs de pétanque.

L'équipe de judo de Dragon.
Vous reconnaissez-vous ?
J'étais cette année-là à l'école des Balmes…Régine Pedrotti (née Guillet)
Ambiance Maison
Issu d'une famille italienne, Roger Pedrotti a toujours vécu à Fontaine.
Dragon, il a bien connu pour y avoir travaillé un peu plus de trente ans, voici ce qu'il en raconte :
Je suis rentré à Dragon à 14 ans, en septembre 62. Je cherchais du boulot, mes parents connaissaient des gens qui y travaillaient et donc je suis rentré comme cela. J'ai travaillé d'abord à l'atelier charpente en tant qu'apprenti et j'allais à l'APPS, une fois par semaine. Pendant trois ans, on avait un salaire comme apprenti. C'était l'usine et l'école.
Mon métier c'était la chaudronnerie. J'ai commencé avec un dénommé Forges, un chaudronnier OP3 tout comme Daniel Collomb-Muret. Tous les deux accompagnaient des ouvriers pour les former au métier. Je suis devenu traceur quatre ans après. Le métier de traceur, consiste à repérer toutes les pièces pour la fabrication d'un appareil. En 1962, au moins 500 personnes travaillaient à Dragon, c'était une PME avec pour spécialité la construction de criblage, de concassage et du matériel de carrière.
A cette époque, l'ambiance était très bonne : pour la fin d'année ou les grandes vacances, on faisait un banquet dans l'entreprise. On nettoyait l'atelier et chacun apportait quelque chose. On commandait des repas au restaurant Berthez où il y a actuellement le local du Parti Communiste avenue Aristide Briand. On avait l'impression que l'usine c'était un peu notre maison.
Dans les années 70-75, on a peu à peu amené les épouses à participer aux voyages de trois jours. On profitait du mois de mai. Il y a eu de très beaux voyages, parfois, des voyages ratés mais on ne pouvait pas tout avoir. Un des premiers voyages qu'on a fait c'est Monéglia. Il y a eu Marseille, Strasbourg, l'Autriche, Andorre. On est allé voir les chutes du Rhin, le Lac de Constance et le Périgord. Le dernier voyage, ce fut le petit train de La Mure. On n'a pas pu faire la descente du Rhin parce qu'on a été licencié juste avant.
Roger Pedrotti ( deuxiéme en partant de la gauche) en compagnie d'ouvriers de Dragon dans l'atelier de charpente.
On affrétait des cars. En Autriche, on est parti à Salzburg, on avait un hôtel, on faisait la visite guidée des châteaux. Cela permettait aux gens de découvrir des lieux et parfois on retournait pour les grandes vacances dans ces lieux-là. Moi, par exemple, j'ai refait l'Autriche pendant deux, trois jours. On est parti aux Iles Boromées avec la visite des îles sur le Lac Majeur.
A Dragon, la situation est devenue critique quand on a commencé à virer les trois quarts du bureau d'études, toutes les têtes pensantes virées : qu'est ce qui reste ?
Les derniers gros chantiers : c'était les ciments Vicat. On a fait des concasseurs pour ces entreprises. Le reste était sous-traité aux petites entreprises d'Autrans.
Moi j'ai vu des clients demander des pièces de rechanges pour d'anciens appareils Dragon. Ils ne voulaient pas commander les nouveaux appareils qui n'étaient pas moins résistants, mais de conception différente. On a fait quand même du bon boulot, on avait travaillé pour l'Iran, pour l'Afrique surtout.
Il y en a toujours eu des grèves, essentiellement pour des revendications salariales.
A une époque, le patron, le père Maillant, avait fait monté un syndicat pour contrecarrer la CGT qui était majoritaire. A cette époque, le père Meilland, c'était un peu le père de tous les ouvriers. Si je me souviens bien, enfin c'est ce qu'on m'a dit, il y avait des gens qui faisaient des heures supplémentaires le soir, pour finir les appareil, le patron leur apportait de quoi manger. Si il y avait la carotte devant, et bien l'ouvrier avançait.

C'est fini ce temps là. La relation entre patron et ouvrier, on ne la trouve aujourd'hui que dans les petites boites.
Maintenant, c'est " bosser pour bosser " et c'est tout. A présent la journée continue, huit heures avec les mêmes personnes. Dès que le boulot est fini, terminé, chacun dans sa voiture. Avant chez Dragon, qu'est-ce qu'ils se disaient les gens : " allez viens on va boire un coup au bistrot ". Il y avait un après Dragon, les gens avaient une vie, avant de rentrer ou de sortir du boulot, ils cassaient la croûte, ils buvaient un coup, ils rentraient ensemble... c'est fini cela. Les gens sont trop éloignés. Chacun pour soi et dieu pour tous.
Moi, je dis que si Dragon a coulé, et bien cela a été voulu. Les patrons ont mis dix ans pour le faire et ils ont réussi. Pendant un moment, on n'a plus embauché d'ouvriers. Il n'y avait plus d'investissements.
A la fin, pour la lutte des indemnités on s'est vraiment battu.... Une personne à qui il manquait un mois d'ancienneté n'avait pas droit à ses indemnités alors, on s'est battus pour qu'elle les obtienne.
A mon entrée à Dragon, les ouvriers pouvaient faire de la bricole, c'était la carotte à l'âne.
A la fin, j'ai vu des choses qui m'ont vraiment choqué : il y avait une filiale de Dragon en Espagne, et j'ai vu, une pièce qui venait d'Espagne pour retourner en Espagne... il fallait vraiment le faire.
Aussi, j'ai vu des machines qui étaient dehors sous la pluie, je me suis dis :
mais qu'est ce qu'ils vont faire, ils vont les remonter quand ? Là, j'ai compris qu'ils allaient plier boutique pour Tullins.
Un jour un camion est venu charger les machines. Où sont-elles parties ? Je me le suis demandé sur le coup, c'était triste.
Propos de Roger Pedrotti recueillis par Hanane Bilouk
Cinémas d'hier...
A Fontaine, on vient d'inaugurer le nouvel espace d'art contemporain. Il est situé au début de l'avenue Aristide Briand. Son nom de baptême est "VOG " comme le cinéma qui se situait pratiquement au même endroit, aujourd'hui disparu, comme la plupart de ses confrères... Il a fait de la résistance, pourtant. Après sa fonction naturelle de salle obscure, il s'est converti en salle polyvalente. Les scolaires de maternelle et primaire, ainsi que les enfants des grosses "boîtes " de Fontaine, y ont assisté à leurs spectacles de Noël...
Il a tenu quelques saisons, avant de céder et d'être démoli, avènement du tram oblige.

Louis de Funès, Robert Dhéry, Colette Brosset, un caniche dans "La belle americaine
Le VOG, vous vous rappelez ? Je vais vous le raconter comme je m'en souviens. Nous sommes entre 1946 et 1954, environ...
Le " Vog "... Il ressemble au cinéma de quartier chanté par Eddy Mitchell... C'est celui de la dernière séance, il n'y a pas de doute...La façade donne directement sur l'avenue. De chaque côté de l'entrée principale, deux panneaux sous verre et sous clé, étalent les photos des bandes annonces du film en cours sur l'un, de la semaine prochaine sur l'autre... Ce sont des films populaires, évidemment, westerns, aventures, mélodrames... Toujours plein, et à toutes les séances...Pour acheter son billet d'entrée, un petit guichet sur la droite. On distingue à peine la caissière...La porte s'ouvre sur un espace carrelé. Des portraits des vedettes en noir et blanc en assurent le décor : Gary Cooper, Errol Flynn, Ava Gardner...

Photo- Collection Musée Dauphinois
Une porte à doubles battants donne directement sur le balcon. Ce n'est pas pour nous, c'est trop cher. Un escalier plonge au fond du hall... Sur le premier palier, les toilettes... Hommes, Dames... il y a des petits dessins qui le précisent, ça sent fort le tabac froid, l'urine, qu'essaient de masquer les parfums bon marché et l'eau de Javel. Le dernier palier, c'est l'entrée de la salle principale, une salle toute en longueur, agencée de sièges escamotables, durs, inconfortables. A l'extrémité de chaque travée, un strapontin, pour les séances d'affluence...
Tout le fond de la salle est occupé par l'écran dissimulé derrière un rideau imprimé d'une véritable mosaïque de réclames vantant les divers commerces locaux. On y trouve le " Bûcheron " (les meubles Aguettaz), Détraz-cuirs, etc...
Pour patienter, en attendant que le rideau s'ouvre, on s'amuse à deviner des mots écrits sur ce support. Un mot de six lettres commençant par L, se terminant par E, en haut, à droite... et ainsi de suite jusqu'à ce que les lumières s'éteignent et que le projecteur nous envoie le " documentaire ", un dessin animé, les actualités " Movietone ", les réclames de Jean Mineur, Balzac 0001, l'entracte, bonbons, caramels, esquimaux, chocolats...

Photo- Collection Musée Dauphinois
Les adultes en profitent pour sortir fumer une cigarette, ou consommer dans les bars voisins...
Et voilà le film, d'aventures de préférence !... western, capes et d'épée, pirates, corsaires, flibustiers, guerre... On fait la connaissance des vedettes, John Wayne, Audie Murphy, Burt Lancaster, Humphrey Bogart... Les mélodrames italiens qui font tant pleurer nos mères et nos sœurs... Silvana Mangano, Amedeo Nazzari, Folco Lulli, " le traditoro "...
Quand je vous dis que c'est fréquenté, voyez plutôt les horaires : Une séance le samedi soir, deux le dimanche en matinée, il deviendra permanent par la suite, une en soirée...
A celle-ci, de séance, se retrouvent tous les footballeurs fontainois, qu'ils jouent à Sassenage, à la Buisserate, à Bouchayer ou au club. Ils en profitent pour commenter leurs résultats respectifs...

La belle américaine, Cyd Charisse qui a joué dans " Singing in the rain " (Chantons sous la pluie.)
Il faut voir le monde ! La queue à chaque séance, la bousculade à chaque sortie... On sort par l'aile droite du cinéma. On se retrouve en contrebas de l'avenue, au bas de l'escalier, entre les deux abris à vélos surveillés par le père Boulouzon. On rejoint la rue Gabriel Péri, juste derrière la boulangerie Dandel, en face de la ganterie ... Chacun regagne son quartier respectif, commentant le film. On est Gary Cooper, Randolf Scott... On rejoue les scènes, les bagarres, les poursuites... On est cow-boy, on est indien, vivement, dimanche prochain !...
Récit de Pif Carvello
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