EDITO

Mémoires déménage dans son petit magasin-fabrique de l'Avenue Aristide Briand, une scène aussi drôle que laborieuse s'est jouée et rejouée, saynète dans laquelle l'un des protagonistes tente d'expliquer à l'autre la direction du nouveau local voisin d'une centaine de mètres !
Et oui les repères des uns ne sont pas les repères des autres chacun se nourrit d'expériences personnelles, ( " là, où l'on allait chercher les tickets de rationnement " ) de géographie physique ( " le ruisseau de la Saulne " ), d'histoire et d'économie ( " le pont, celui que les Allemand ont fait sauté, Dragon, Géant " ).
Pour vous guider le Fontainois d'origine, comme il se plaît à le rappeler, et ce n'est pas une contradiction pour lui que sa famille vienne d'Italie de Grèce ou du Maroc, vous abonde généralement d'indications : près des villas de la lainière, en longeant la Saulne, jusqu'au 4 croisées, à l'angle de Guillaumet avenue du pont suspendu ponctué de repères actuels, la superette, la rue du lycée ( Aristide Bergès ).
Dialogue savoureux entre replis individuels de mémoire. Ça vous fait voyager dans le temps mais plus difficilement dans l'espace !
Dans le même espace plusieurs planètes : la dénomination officielle des rues pouraient faire trait d'union, or à Fontaine les dominations sont récentes soit par le développement spectaculaire de l'urbanisation en 1960-1970 : avec des nouvelles rues là où n'étaient que jardins et champs, soit par un recouvrement volontaire 1944-1945, les noms de résistants patriotes se substituent à des désignations géographiques ou économiques révolues (les îles du Drac, les industries des cuirs et des peaux en déclin).
Il n'est pas étonnant qu'il nous soit aussi difficile de s'entendre ; cet ajustement nécessaire pour trouver des repères communs dans la ville pose finalement sous forme anecdotique le problème de la transmission de l'expression de la mémoire. L'expression des anciens ne suffit pas il nous faut opérer un véritable travail de compréhension entre habitants anciens, jeunes et nouveaux arrivants pour permettre à ceux-ci l'appropriation du passé et à ceux-là celui du présent et de l'avenir.
Nous vous livrons sur notre site Internet (www.e-memoires.org), un aperçu de ce qui pourrait devenir un petit dictionnaire de traduction des noms des rues de Fontaine.
Nous commençons par la rue Jean Bocq bien sur, car c'est là au 17 que Mémoires s'est nouvellement installé !
De la rue de la Saulne nom du ruisseau qui traversait Fontaine de part en part ( axe Joliot Curie ), ruisseau canalisé et recouvert en 1953, elle est devenue rue Jean Bocq et désigne ainsi un hommage à ce patriote résistant, tué au combat le 26 mars 1944.
Le 17 de la rue Jean Bocq est situé à l'arrière, de la zone d'activité de la Chapotière.
Ce petit jeu des correspondances ouvre la voie à une réflexion, sur comment une ville épouse et fabrique son histoire et trace sa géographie. A grand trait, on peut voir le recouvrement de sa géographie physique, avec quelques survivances d'îles ou de Drac dans une impasse, de son passé économique marqué par les industries du cuir et peaux, par l'hommage rendu à ses patriotes résistants et aux lourd tribu payé pour sa libération ( rue du 11 Novembre 1943, rue des Déportés ).
A partir des 1960, les désignations s'élargissent d'avantage a des noms de personnalités nationales ( Babeuf, Henri Wallon… ) ou internationale ( Lénine, Engels, Espace Nelson Mandela… ), à quelques artistes ( Jacques Brel, Victor Hugo ) et femmes ( Suzanne Valadon Danièle Casanova, Marguerite Tavel ).
Seules, les montagnes, traversent imperturbablement les turbulences de l'histoire ( Chartreuse, Néron, et autre Moucherotte ).
Mais plus de rue des Pies à Fontaine, elles sont toutes parties à Sassenage !

Et tout ça pour dire que Mémoires est installé au 17 de la rue Jean Bocq.

Le comité de rédaction


DRAGON

C’était une importante usine qui pendant une cinquantaine d’année a produit du matériel pour les entreprises de travaux publiques, en France et pour l’exportation. Pendant cette longue période plusieurs centaines de salariés ouvriers, employés ou cadres y ont travaillé. Nous croyons qu’il est très intéressant que MEMOIRES essaie de faire revivre les souvenirs de plusieurs générations de travailleurs de cette entreprise.
NOUS FAISONS APPEL, à tous ceux qui y ont travaillé, à leurs familles, ainsi qu’aux amis ou voisins commerçants, cafés, qui pendant longtemps ont côtoyé les « DRAGON ».

Adressez vos documents, photos, témoignages à MEMOIRES - 17 rue Jean BOCQ - 38600 FONTAINE . Soyez sans inquiétude tous les documents vous seront retournés. Merci d’avance, pour que nous puissions réaliser un document ou bien des anciens se retrouveront...

Albert Potton


Paroles et musique de Jean Castaing

Ce chant du corso a été composé par un Fontainois ayant plusieurs cordes à son arc : Jean Castaing.
La création par les sœurs Coquand, le produit de la vente de cette chanson devait être versé à une des colonies de la ville de Fontaine, Le Percy.
Un trait qui caractérise pleinement Jean Castaing : invité à la préfecture pour y recevoir une médaille du sport il s'est présenté dans sa tenue familière : en short ! Les policiers ne voulaient pas le laisser entrer, il a dû montrer son invitation.
Que n'a-t-il pas fait au corso, on l'a vu déguisé en homme des cavernes trônant, presque nu, une lance à la main par un mois de Mai glacial, il est resté stoïque sur son char pendant tout le défilé.
Grand résistant pendant la seconde guerre mondiale. Homme doté d'une grande solidarité, de dévouement, de créativité, de gentillesse de bonté et de grand respect de l'humanité et de la nature, Jean restera pour moi un sacré exemple.

Texte d'Ambroise Di Dio

Mais sont passées les soeurs Coquand ?


U n Fontainois dans l'Antarctique

L'envie de voyager me tenaillait depuis longtemps. Aussi, je répondais régulièrement à des annonces d'emplois à l'étranger. En attendant, je voyageais d'une entreprise à l'autre dans la région grenobloise ! J'avais 26 ans lorsque enfin un courrier me convoqua à Paris, pour une sélection. Je fus engagé par les Expéditions Polaires Françaises pour une campagne d'été australe en Antarctique. C'était en 1963. Le départ de Paris était fixé pour courant novembre. Novembre, parce que, dans l'autre hémisphère, c'est le début de l'été, et qu'au-delà du cercle polaire Sud, c'est le début du dégel de la mer et de la débâcle de la glace de mer. J'étais dans un grand état de fébrilité jusqu'au moment du départ d'Orly, (Charles de Gaulle fut construit plus tard). consultant maintes et maintes fois l'Atlas géographique pour, au travers des escales du vol pour l'Australie, refaire des révisions de géographie des pays traversés.

En 1963, un vol Paris-Sydney n'était pas à la portée de toutes les bourses, en tous cas pas de la mienne, le tourisme et le transport des masses populaires n'étaient pas encore ceux d'aujourd'hui. Après quelques jours passés à Sydney et ses plages alors que chez nous en Europe, on se préparait à l'hiver, nous prenions un vol intérieur pour Hobart, port au sud de la Tasmanie, que tous les régatiers connaissent pour la fameuse course de voile Sydney-Hobart.
Là, on retrouvait un cargo-mixte affecté à une compagnie danoise, parti du Havre, via Panama, avec tles vivres en conserves et tout le matériel. Je ne me souviens plus s'il y avait déjà un hélicoptère de l'armée de l'air à bord cette année-là. Vous verrez plus loin que l'hélicoptère a une grande importance lorsque le bateau navigue dans les glaces.
Un cargo-mixte est un bateau qui transporte du fret et des passagers. Celui-ci est spécialement structuré, pour naviguer dans les mers polaires avec des poutrelles d'acier pour renforcer sa coque. Il peut ainsi tel un brise glace, se frayer un passage dans les glaces non compactes soit en les brisant soit en les poussant. Comme il n'a pas la puissance d'un brise glace, il doit souvent s'y prendre à plusieurs fois pour se frayer un passage dans une mer en débâcle et gelée sur un mètre à un mètre cinquante de profondeur durant l'hiver.
Le vent et les courants marins dispersent ou rassemblent les blocs de glace de mer. Dans un cas, le bateau joue le rôle de brise glace à vitesse réduite mais avec puissance pour suivre son cap. Dans l'autre cas, les blocs deviennent si compacts qu'ils bloquent le bateau. C'est là où l'hélicoptère joue un rôle de guide dans les airs, pour trouver un passage. Le bateau peut être immobilisé quelques jours voire plusieurs semaines. Autant de jours de travail qui feront défaut au chantier extérieur sur la base. L'équipage est danois. Il est habitué aux mers polaires car la compagnie a une flotte de navires de ce type. L'été, il assure le transport maritime avec le Groenland qui est danois. De novembre et durant tout l'hiver, il fait des campagnes dans les mers polaires australes pour les bases françaises et australiennes.
La France a un territoire sur le continent antarctique avec la base Dumont-D'Urville, du nom du navigateur français qui a découvert la terre Adélie en 1840 (il a donné le nom de sa femme Adèle à cette terre) Cette base est située sur un des îlots d'un archipel, Les Pétrels, attenant au continent Antarctique. Elle est construite au sommet d'un îlot circulaire d'environ un km de diamètre, face à la Tasmanie, ce qui explique le choix de ce port situé à environ 2 500 km. Nous sommes au 66° Sud de latitude. Tout près du cercle polaire Sud. Il n'y a plus rien sinon la mer et la glace depuis notre départ d'Hobart.

La mer, la glace de mer, et les icebergs dont la glace d'eau douce provient des glaciers qui se déversent du continent vers la mer. Ce sont de véritables fleuves de glace, dont la moraine frontale mesure plusieurs km et qui s'enfoncent vers l'intérieur du continent sur plusieurs centaines de km.
Récemment un iceberg de trois km de large et dix km de long s'est détaché du continent. Ce n'est pas le plus gros. La falaise qui émerge de la mer mesure entre vingt et trente mètres de haut, et l'on sait qu'elle ne représente que le 1/7 de la hauteur réelle, le reste est dessous, entre cent cinquante et deux cents mètres. Ceci est à la dimension du continent, battu par les vents venus du Pôle qui soufflent à plus de 200 km/heure lorsqu'il y a tempête. Des températures de 0 à -15° en été et qui descendent à - 40, jusqu'à - 80° au fur et à mesure que l'on s'approche du Pôle Sud. Malgré ce climat, il y a des hommes jusqu'au Pôle Sud à la base américaine " Scott ", et des animaux sur la côte : oiseaux, phoques, manchots, baleines et orques, poissons, tous en nombre. Il n'y a pas d'arbres, pas d'herbe, pas d'ours, pas de peuple autochtone comme au Nord avec les lapons et les esquimaux. La vie des hommes n'est possible que dans les bases aménagées. Tout ce qui est nécessaire (vivres, matériels, fuel) vient de l'extérieur, acheminé par bateau durant la période où la mer est libre.

Voici comment fonctionne une base qui est occupée en permanence comme la nôtre. Une expédition est montée chaque année. Ce qui permet de la préparer durant une, voire plusieurs années, selon les programmes spécifiques. Il faut également recruter les hommes qui composeront les équipes scientifiques et techniques et qui assureront la logistique de l'expédition. Il faut aussi en préparer le financement. Chaque expédition est composée de deux groupes. Un groupe ne restera que l'été, c'est à dire trois mois, l'autre groupe restera lui, l'année entière et relèvera le groupe qui viendra lui, de terminer son année. Chaque groupe est composé de scientifiques et de techniciens émanant des grands laboratoires des organismes français de recherche : CNRS, CEA, et universités.

Des biologistes étudient la faune marine et animale méconnue dans la zone, de la plus petite bactérie aux plus grosses baleines. Le monde végétal sera exploré également au travers des algues. On étudiera la faune des nombreux oiseaux (manchots adélies et empereurs).

Au travers de ces études, les scientifiques cherchent à comprendre comment et pourquoi ce monde s'est adapté et développé dans ces conditions de température.

La glaciologie bien sûr est un lieu privilégié d'études grâce à l'accumulation de glaces millénaires. Le laboratoire remonte le temps et fait aussi de la prospective par l'influence des glaces et de la fonte sur l'environnement de la planète.
La météo nationale a un laboratoire d'études. A l'aide de ballons sondes gonflés à l'hélium ou l'hydrogène il saisit des données en altitude. La station fait tous les enregistrements au sol, vent, température, précipitations de neige ( il ne pleut jamais ).Toutes ces données sont quotidiennement envoyées par radio aux grandes stations météo des zones qui subissent les effets nés dans l'antarctie et font ainsi leurs prévisions.
L'institut de physique du globe a une station d'enregistrement des secousses sismiques. Un laboratoire d'études sur le magnétisme terrestre, car nous somme situés sur le Pôle magnétique Sud. L'institut des couches ionisées de l'atmosphère a un laboratoire important ; il étudie l'effet des vents solaires, la propagation des ondes. Il s'occupe également du phénomène des aurores australes.
Afin que ce monde scientifique puisse travailler, un groupe assure toute la logistique. Il faut construire et entretenir les bâtiments de vie, cuisine, salle à manger, dortoirs, infirmerie. Il y a un cuisinier boulanger et un médecin pour l'équipe d'hiver composé d'environ trente hommes (15 scientifiques - 15 techniciens). Il faut s'occuper aussi des laboratoires et les fournir en énergie. L'équipe d'été va réaliser en trois mois tous les grands travaux de construction à l'extérieur. L'équipe d'hiver s'occupe plus particulièrement des finitions à l'intérieur, du fonctionnement et de l'entretien de la base avec la fourniture de l'énergie et de l'eau. On a ainsi tous les corps de métier que l'on retrouve habituellement ailleurs, mais polyvalents.
Ainsi par exemple, le menuisier pourra faire du montage en charpente métallique ou du béton. Il faut profiter du beau temps et avancer avant l'arrivée du froid.
Il faut, l'hiver, une équipe de diésélistes, car une centrale tourne jour et nuit. Elle produit l'eau douce par le dessalement de l'eau de mer pompée dans une conduite.
Il y a des électromécaniciens, des électriciens, pour la réparation et l'entretien de tous les appareils techniques et scientifiques. Un mécano véhicule assure l'entretien des véhicules transports. Un mécanicien mécanique générale car une fois le bateau reparti, il faut se débrouiller pour réparer ou refaire une pièce mécanique ou un raccord qui manque en magasin.
Un chef d'expédition, un ingénieur mécanicien,( les installations sont si complexes,) un médecin chirurgien encadrent et complètent l'équipe d'hiver.
L'équipe d'été, une trentaine d'hommes, réalise tous les gros travaux du mois de décembre à fin février. Elle arrive aussi avec une équipe d'une trentaine d'hommes qui relève celle de l'année précédente. Tous cohabitent durant trois mois d'été austral. Comme nous sommes au-delà du cercle polaire durant cette période, il fait jour en permanence. Le soleil décline à l'horizon mais ne se couche pas. Durant toute cette saison les conditions climatiques sont celles de nos stations de sport d'hiver chez nous, en France, avec des jours de beau temps où l'on peut travailler parfois en chemise, et des jours de mauvais temps avec neige et vent où la température descend à - 15° et où il faut quand même travailler.

Fin février le bateau repart vers l'Australie, avant que la mer ne se referme. Il y a une période critique pour profiter le plus longtemps possible des derniers jours de travail en chantiers extérieurs, et vite partir avant de rester prisonniers des glaces. Cela peut arriver en une nuit.
C'est avec le cœur gros que l'équipe qui reste voit le bateau s'éloigner pour un an avant son retour. C'est le départ des copains avec qui on a partagé des heures d'amitié et de travail intense. A l'animation, succèdent le grand calme et la solitude. C'est la fin de l'été austral, et l'hiver et sa rigueur s'installent avec le déclin inexorable du soleil, jusqu'à disparaître complètement et laisser place à trois mois de nuit presque complète. C'est une grosse épreuve morale et physique.
L'éloignement et l'isolement jouent sur le moral. La lassitude s'empare de nous avec l'installation d'une routine que rien ne vient déranger durant des mois, sinon des faits mineurs. On ne communique avec l'extérieur, le monde, sa famille qu'avec des messages radios qui à la longue deviennent laconiques et répétitifs pour ne pas s'inquiéter mutuellement. C'est une épreuve dure pour les deux côtés de la famille, privés de la présence et de l'affection des siens. Il faut malgré tout tenir le coup, car l'épouse restée seule avec les enfants doit tout assumer pendant quinze mois. L'homme qui hiverne doit rester très solide car privé du bienfait quotidien de sa vie affective et de l'échange avec ses proches, amis et famille, il doit vivre sur ses réserves et se forger un moral d'acier inoxydable pour ne pas se laisser aller à la morosité. Il peut aussi se reposer sur les nouveaux copains. Comment mesurer l'effet négatif sur le moral et le physique, de la nuit ou la pénombre permanente durant trois longs mois d'hiver ? Ayant vécu cette épreuve j'ai une profonde admiration pour les peuples qui vivent dans des conditions extrêmes de désert qu'il soit glacial ou torride.
Ma première expédition de 1963 s'est terminée par une maladie australe (il y a la maladie tropicale) et la prise du virus polaire. J'ai ainsi continué d'être membre des expéditions polaires antarctiques de 1963 à 1980.

J'ai participé à la construction moderne de la base durant dix campagnes d'été. J'ai également fait un hivernage de 1965 à 1966 qui me permet de vous faire part des émotions vécues.
Cette année là une équipe de chantier a travaillé un hiver durant à l'extérieur à - 40° pour que l'été suivant un tir de fusée du CNES (Centre National d'Etudes Spatiales) soit rendu possible grâce aux infrastructures construites durant deux étés et un hiver. Le CNES nous a remis une médaille pour les services rendus à cette occasion.
Je vous fais part de mes souvenirs car cette période a changé le cours de ma vie, tant elle a été enrichissante. Riche, par l'expérience de ce que nous avons réalisé dans la difficulté et le travail acharné, car nous ne connaissions guère de repos. Mais riche surtout pour avoir côtoyé des hommes exceptionnels qui m'ont aidé à "mûrir ".
J'ai ainsi une deuxième famille qui me donne affection et amitié dans la durée. La relation avec mes amis d'alors et le souvenir de la beauté et la pureté des paysages antarctiques, constituent mon patrimoine le plus précieux. J'ai une pensée émue pour Paul Emile Victor, grand initiateur de cette épopée polaire du Nord et du Sud. A sa mort, les expéditions polaires qui portaient son nom et qui étaient relativement indépendantes sont devenues un Institut Polaire, directement dirigé par l'Administration des TAAF ( Territoires Austraux et Antarctiques Français - qui gèrent également les îles Kerguelen ).
Récemment une deuxième base appelée " Concordia " vient d'être construite à mi-chemin entre Dumont d'Urville et le Pôle.

L'épopée continue.

Texte de René Broglio


- Mémoires - Avec le soutien de la Ville de Fontaine, du Conseil Général de l'Isère, de l'Etat (D.D.E), du Feder-Pic-Urban, de la Metro, du Fasild, de la région Rhône-Alpes.

50, avenue Aristide Briand - 38600 Fontaine et 17, rue Jean Bocq - 38600 Fontaine
Tél. : 04 76 53 22 16
E-mail : memoire.present@club-internet.fr

Horaires d'ouverture :
Mardi : 14 H 30 - 17 H 30
Mercredi : 17H - 19 H
Vendredi : 9H - 12 H
et sur rendez-vous

Ont contribué à ce numéro:

Ont contribué à ce numéro :
Denis Guignier, Suzon Jadeau, Epifanio Carvello, Christiane Soulat, Gilles Cochet, Robert de Marchi, Hanane Bilouk, Isabelle Fonné, René Broglio, Albert Potton, Timothée Jobert, Ambroise Di Dio et Athanase Varonakis.
- Maquette du journal : Valérie Le Garroy.
- Imprimerie des Eaux-Claires.



Un Fontainois au Pôle Sud...
Je participe depuis peu à la rédaction de Mémoires, depuis trois numéros très exactement. L'autre jour, j'ai été contacté par un copain d'enfance qui, très touché par l'article concernant la place du Néron, ( c'était son quartier, bien sûr...) voulait apporter son témoignage personnel, souvenir des années 46/50 d'après guerre.
Il m'a fait part aussi d'une réflexion sur l'immigration, dont il est issu, très intéressante.
Dans notre conversation de retrouvailles, il m'a confié une partie de sa vie professionnelle, peu banale, il faut le dire. Dix-sept années, comme membre d'expédition au pôle Sud !...
Vous pensez combien j'ai été intéressé ! Je suis resté bouche bée. Le pôle Sud ! Quelle aventure... Moi qui n'est, pour ainsi dire pas bougé... Mon pôle Sud à moi, c'est Ax-les-thermes dans l'Ariège, mon pôle Nord, Epinal... Depuis mon installation en France, je n'ai passé qu'une frontière, la Suisse... Même pas retourné en Italie, mon pays d'origine...
Il m'a fait passer un texte, relatant ce périple, ainsi que quelques photos pour l'illustrer, dont je vais vous faire part.
Au préalable, je me dois de vous le présenter. Ça me fera du bien, à moi aussi, car je l'avais perdu de vue depuis 40 ans au moins, et de lui, je ne garde que des souvenirs d'enfance et d'adolescence..


René Broglio et un de ses amis.

Il s'appelle René Broglio, plus connu sous le surnom de " Briquette ". Il réside à Saint- Sauveur, près de Saint-Marcellin. Il est né en 1937. C'est un cousin des Tasca et des Dibilio, ça parlera mieux aux Fontainois... Nous étions du même quartier. Nous nous sommes rencontrés, dans un camp d'ados, en 51, je crois, à Saint- Andéol, ( encore un saint, je jure je le fais pas exprès !...) un village entre Monestier-de-Clermont et Gresse-en-Vercors, camp organisé par le Père Gras, curé de Fontaine- Saveuil, notre curé à nous, un exemple pour notre génération. Prêtre-ouvrier, délégué syndical au " Dauphiné Libéré "...
René a survolé sa vie en quelques mots. Sa scolarité : après " Les Marronniers ", (Jules Ferry de maintenant) le Collège Moderne de Grenoble. C'était le pendant de " Champollion " pour les études longues. Celui-ci était plutôt fréquenté par les couches plus favorisées. Il n'ira pas au bout de ses études, ne supportant pas que sa mère travaille, alors que lui va à l'école.
Il va passer un CAP et un BP de fraiseur-tourneur. Il travaille chez Merlin-Gerin, avant et après son service militaire qu'il effectue entièrement en Algérie. Et oui, il fait partie de ces appelés arrivés en Algérie en civil. Puis il entre à la Sogréah, (laboratoire d'hydraulique de Neyrpic) s'investissant dans des fonctions syndicales, bien entendu.
Il fera partie des premiers employés de l'Air-Liquide à Sassenage. Il quittera cette entreprise, après avoir implanté le syndicat CGT. Il devient indésirable. Ça ne se fait pas, à cette époque, (à la nôtre pas trop non plus, d'ailleurs) on est en pleine guerre froide... Son engagement syndical va être sévèrement puni. Il va être " grillé " sur le marché de l'emploi régional.
Il va alors aller de petits boulots en petits boulots, voyager, perfectionner son anglais, qui sera un atout par la suite. Une année sur Paris, comme directeur d'un centre pour handicapés et retour dans la région grenobloise. Il rentre, alors, au CEA, comme contractuel. En 1981, la loi oblige les entreprises à intégrer, les contractuels de longue durée. Il est embauché, mais à la valeur de ses maigres diplômes, alors qu'il occupe la fonction de chef mécanicien. Il va profiter, alors de la formation permanente, et s'attaquer avec force et courage à de solides études. Tout ça en assurant un mi-temps. Ce sera Sciences-Po. Il va obtenir un DCEA d'Economie.
Voilà qui est cet homme. Bon, maintenant, en route page 4 pour le pôle Sud !...

Pif Carvello


De la peau à la vache


Je suis né en 1937 et je viens de la région de Saint-Junien, en Haute Vienne, qui était un centre important en mégisserie et en ganterie. C'était la troisième ville de France au niveau de la ganterie, après Grenoble et Millau dans l'Aveyron.
Mon père Léon est né Grenoble en 1903. Et ma mère Marcelle Zélie Anna ( Delfaud de son nom de jeune fille ) est née à Millau en 1910, là ou il y a le nouveau pont.... Donc j'ai toujours été dans le milieu de la peausserie.
Quand je suis venu ici après l'Algérie, j'ai travaillé à la Sogreah mais le salaire était tellement faible que j'ai repris mon ancien métier. C'est pour ça que je suis rentré aux Tanneries Guillaumet à Fontaine. Entre temps, la naissance de ma fille a fait que ma femme a quitté son travail. Elle travaillait chez Galtier dans l'automobile.

Maman, Marcelle Prungnaud, papa Léon, Claude, le fils ainé. Moi, et ma petite soeure Léone.

Mon père lui était ingénieur chimiste de formation… Comment dire ?... Sur le tas. Il n'avait pas fait d'école, mais par la pratique, il était devenu ingénieur maison. Il a travaillé surtout dans la teinture. Il s'occupait de deux cents ouvriers. C'était normal à l'époque, il y avait beaucoup de main d'œuvre. Ma mère était créatrice de modèle sur gant, c'est-à-dire qu'elle présentait les collections pour les grands couturiers à Paris ; des gants de haute gamme : 12 et 24 boutons. Les 24 boutons se sont des gants qui montaient à mi-bras ou jusqu'au coude. Elle avait 18 ouvrières qui faisaient la perforation, c'est-à-dire qu'elles représentaient en vrai les dessins qu'elle avait crée : elle était styliste de gant. Un métier qu'elle a fait jusqu'en 1949. Deux fois par an, elle préparait une collection, une pour l'automne et une pour le printemps. Cela permettait de donner du travail aux mégisseries et aux tanneries.


Le magasin de ma mère à Saint-Junien.

Ma mère recevait des établissements Braud et d'autres, des gants formés à plat avec des découpes des pouces à part. Sur des billots de bois avec des marteaux, soit en caoutchouc ou en bois de différentes grosseurs, les ouvrières utilisaient des outils emport- pièces. Ces outils étaient spécialement crées à la demande de ma mère dans une usine mécanique de précision de Limoges. Le surplus de travail pour respecter les délais était réalisé par deux ou trois fermes dans un rayon de 10 km. A cette époque, mon grand frère Claude et moi, on se levait très tôt et on passait dans les fermes pour récupèrer le travail de la broderie ou des lanières qui était réalisé sur les gants. On avait nos vélos et on se débrouillait…

Dans les années 50, on a changé de secteur, on a été dans le centre de Saint-Junien. Ma mère est devenue commerçante prêt-à-porter. Elle vendait des articles de maroquinerie, de chemiserie et de bonneterie. Le magasin s'appelait " à mon désir ". Ma mère était en avance sur son temps car elle partait dans les faubourgs du sentier de Paris, faire ses achats.
Et tous ses achats, elle les rapportait avec elle par le train. Le seul taxi de Saint-Junien lui était réservé. Nous ( mon frère et moi ), on descendait pour récupérer par tous les moyens les colis. C'était l'invasion, c'était vraiment l'invasion quand ma mère arrivait.
Elle faisait des économies parce qu'elle évitait tous les intermédiaires, et elle avait les nouveautés avant tout le monde. Il y avait des gens de Limoges qui venaient chez ma mère, parce qu'ils savaient qu'ils allaient trouver les nouvelles collections.


Le père de Roger (celui qui tient la marmitte)

Mon père faisait du travail à façon. On appelait ça un façonnier Il était à son compte. Il faisait les peaux qui sortaient de la tannerie. Il préparait des peaux qui avaient été teintes. Il les dégraissaient en enlevant toutes les impuretés du côté chair. Pour les assouplir, on les passait au dérayage, on les diminuait et on les mêlait pour leur donner le velouté, la souplesse afin qu'elles soient prêtes pour le coupeur en ganterie. Ainsi mon père faisait l'intermédiaire entre les grosses industries, les tanneries, les mégisseries et les ganteries. On lui apportait à mon père du travail à faire pour certain gantier, et les gantiers comme ceux des établissements Braud venaient les récupérer chez lui. Beaucoup des peaux de mouton venaient du Maghreb en particulier de l'Algérie. A Saint-Junien, il y avait aussi une autre grosse activité, un secteur laine avec deux cents ouvriers, et c'était le parrain de ma sœur le responsable. Moi, j'aimais bien y aller car c'était sympathique de se rouler dans cette laine, une laine lavée et parfois on y trouvé des araignées et même des scorpions, ça impressionnait beaucoup mes copains.
A la mort de mon père à l'âge de 49 ans, j'ai continué son affaire pendant deux ans. En 1955, je suis parti, j'ai demandé à mon tuteur à Grenoble de me prendre avec lui.


Photo de 1953. mon père vient de mourir. Seul face à la vie, je travaille de 6 heure du matin à 22 heure le soir, avec la pause de 12 /14 heure. J'ai tenu deux ans.

Je suis resté deux ans. J'ai travaillé aux établissements Vial à Saint-Martin-d'Hères juste en face des Biscuits Brun, dans le quartier de La Croix Rouge. J'habitais chez mon tuteur avenue Chemin des Glaires ( avenue Léon Blum ). Ensuite, je suis reparti chez moi, j'avais ma sœur qui avait plus jeune de cinq ans et il fallait que je m'occupe d'elle sérieusement. J'ai repris mon ancien métier mais chez un patron qui était Granet, les Etablissements Granet. L'affaire de mon père avait périclité. En 1955, le commerce de ma mère s'est terminée, parce qu'elle est tombée sur des profiteurs. J'apportais ma paie pour ma mère et ma sœur.


Ma mère au centre en compagnie de ses ouvriers.

J'étais soutien de famille. Malgrès cela, j'ai été mobilisé pour l'Algérie. En compensation, ils ont donné une petite somme pour ma mère, mais c'était affreux pour elle… Avant d'aller en Algérie, j'avais fait mes classes en Allemagne à Phorsein et Trèves pour dix mois, période ou de civil, on devient combattant. En deux mois, j'avais perdu 10 kg. Ensuite, j'ai pris le bateau Siliféruche à Marseille pour arriver à Alger. J'étais brigadier-chef dans l'Est constantinois. Tous les jours, j'allais chercher le courrier. Je traversais les réseaux avec un pauvre Algérien qui était un appelé qui avait la pétoche. On n'avait rien, juste une mitrailleuse, moi un revolver et lui un fusil. On ne nous a pas tiré dessus mais enfin c'était facile… A Tocqueville, j'ai sauté sur une mine. Trois heures de coma et pendant trois mois j'ai eu les poumons et le dos très douloureux. Je m'en suis tiré, c'était un miracle mais des amis, un couple de boulanger Algeriens ont été tués là ou la mine avait sauté…

3éme Régiment de Spahis.
Brigadier en Allemagne, je suis secrétaire du Capitaine à Stetten dans un ancien camp de concentration. Les hommes de troupe faisaient des manoeuvres. Je leur apportais leurs pages et leurs cigarettes.


Algérie - 1958 : Mon chien Mascotte, au volant de ma Jeep. Tous les jours je passais plusieurs réseaux et barrages.


Algérie - 1958 : Par miracle vivant.
Je viens de sauter sur une mine. Mon dos est très douloureux. J'ai hérité des lunettes rondes de l'armée, les miennes ont été brisées sous le choc. Cette veste matelassée m'a évitée d'avoir une blessure trop profonde, produite par un éclat.


Algérie - 1958 : Vautour que j'ai tué avec beaucoup de chance grâce à un pistolet 11,43 en pleine tête, à 20 mêtres.

A la tannerie, j'occupais un poste en rivière. En rivière, c'était l'endroit où ça sent le plus mauvais. On y faisait le trempage de cuir brut avec leurs poils. On dépoile les peaux, on les fait tremper et dans les bassins, les cuirs gonflent. Ensuite, on débarrasse très facilement les poils avec du soufre et après on les scie. Moi, je sciais les peaux. On faisait trois peaux : la première peau, avec la fleur qui servait surtout pour les chaussures ou le vêtement ; la deuxième peau servait à faire l'intérieur des chaussures appelée la basane et puis la troisième peau, c'était la croûte qui était utilisée pour les chaussures de femmes. On faisait aussi un temps des après-skis, là, on ne détruisait pas les poils, on les fixait avec un chromage. Ça a duré de 1962 jusqu'en 1967… c'était très à la mode.
Dans les tanneries, les femmes mangeaient des produits, disons très pimentés et elles buvaient des coups de blanc comme les hommes.
Dans les mégisseries de mon pays natal, y'avait des bassins qui étaient un peu près d'une marge de 15 cm... 20 cm de haut. Quand les ouvriers étaient saouls, mon père les enfermaient dans les placards pour éviter qu'ils se noient et ils les libéraient à l'heure du départ.
Quand, j'ai travaillé de 50 à 57, il y avait un marchand de vin. On était 15. Le marchand de vin passait à l'atelier remplir une bonbonne de 17 litres le matin et en début d'après-midi. Conclusion il y avait des phénomènes complétement saouls, qui montaient sur les charpentes de l'atelier. A cette époque Il y avait certains ouvriers qui buvaient 5 à 6 litres par jour, dont un… je l'ai su quand j'étais en Algérie... devait passer un petit pont, un petit pont sur la Glane et il était en vélo. Il n'a pas pu prendre le virage tellement il était saoûl. Sa femme l'a retrouvé le lendemain noyé dans la Glane...



1961, je travaille à la SOGREAH, sur un modèle réduit d'un barrage qui a été construit en IRAN.

Après son métier de tanneur, de 1960 à 1975, Monsieur Roger Prugnaud travaille dans les entreprises Barbe en tant que responsable des pièces détachées à Echirolles. Groupe vendue à Atlas en 1975, il travaille jusqu'en 1982 à St-Egrève et entre à la DEP jusqu'en 1986, année de son licenciement. Il créait ensuite une petite entreprise " Pro'Electro " de pièces détachées qui marche très bien à Echirolles jusqu'en 1997 et qui existe toujours.
Je suis retraité depuis 1997. Je suis un actif et un sportif. Ma femme aime bien la ville. Moi, j'aurais aimé avoir une petite maison à la campagne pour m'occuper des bêtes. Un jour, j'ai lu une annonce. Un fermier avait besoin d'une personne pour le soir. Je lui ai envoyé une lettre qui la convaincu et il m'a pris. Ça va faire cinq ans et je suis heureux de faire ce métier. Cette petite exploitation se trouve au dessus de Claix à Malhivert. La ferme s'appelle les " Accacias ". Ce sont uniquement des vaches laitières. Mon activité là haut c'est juste pour les traire. La traite se fait par une pompe à vive. Le lait est inspiré en direction de la laiterie où il y a deux cuves en inox qui sont réfrigérées. Au niveau sanitaire, c'est bien pensé car il y a des filtres. On est deux personnes à y travailler, le propriétaire de la ferme, Monsieur Marc Pollicard qui fait le matin et moi le soir. Une heure de travail tous les jours sauf le dimanche. L'élevage comprend trente cinq vaches laitières. Dans une ferme, il y a toujours un renouvellement du cheptel. Une vache laitière fait son premier veau à l'âge de trois ans. Ces vaches sont des génisses et dès qu'elles ont leurs veaux, elles passent à la laiterie. Une vache laitière qui ne donne pas assez de lait, systématiquement, elle va partir à la boucherie. La fabrication des produits laitiers se fait à Orlac à Vienne. Deux fois par semaine, un camion citerne vient récupérer la production de lait.

Les bêtes sont nourries avec de la farine faite à partir de maïs et d'avoine que la ferme produit elle-même. C'est encore mieux comme ça. Il y règne une entraide entre les fermiers, c'est bien connu, c'est une force.
Ce qui m'intéresse dans ce métier, c'est le contact des bêtes, le plaisir d'être dans la nature. Les gens sont courageux dans le milieu paysan, c'est un milieu assez fermé, ils n'aiment pas bien qu'on leur rende visite. On ne voit que des gens de la campagne. Parfois, il y a des soirées où c'est l'occasion de boire un coup. On mange des gâteaux, chacun apporte quelque chose et ça se termine à une heure du matin.

Roger Prungnaud propos recueilli par Hanane Bilouk