EDITO
L'amour !

Que dire de plus qui n'ait déjà été dit ? Il y a autant d'histoires d'amour que de femmes, d'enfants et d'hommes sur cette terre. Chacun aime à sa façon, dans son temps, qui il veut.
Celui qui n'aime pas n'existe pas, celui qui n'est pas aimé est malheureux, celui qui aime trop peut en mourir. Mourir d'aimer, impossible amour, nous connaissons tous ces expressions, ces réalités, reflets du refus de la réalité d'accepter un sentiment non conforme, excessif. L'amour n'est pas excessif, il est.
L'amour pour son enfant est exclusif, il ne souffre d'aucun compromis. Le poème que nous vous proposons en Langue d'Oc (traduit) fait taire les mauvais esprits. La beauté ne souffre d'aucun compromis, ce texte est magnifique.
L'amour est éternel. Entre Claude et Jeanne, nul doute qu'il le fut. La folie meurtrière des hommes en décida autrement. Dans cette histoire, il survécut et personne ne sait s'il ne survit pas encore, quelque part, ailleurs.
Que dire de Louise, la " pôvre ", coupable d'avoir aimé, de s'être abandonnée aux bras d'un amant. Il était allemand, et alors ? Bel homme, elle, trop seule, abandonnée. Cette histoire nous est contée, histoire vraie racontée plusieurs décennies après. Louise, on ne lui a jamais pardonné son abandon.
Elle s'abandonna, c'est si doux de s'abandonner à l'écoute d'une musique romantique venue d'ailleurs.
L'amour ne prévient pas, un coup de foudre est imprévisible, il vous paralyse, pour longtemps. 30 ans après, un homme se souvient. Le temps passe, que reste-t-il ?
Que reste-t-il de nos amours ?
Vous connaissez la chanson.Ou racontez vos plus belles histoires d'amour en nous écrivant à :
memoirespresent2002@yahoo.fr

Le comité de rédaction


30 ans après !

Une histoire simple...

Des adolescents qui s'aiment, qui rêvent d'un avenir fécond, ont-ils compris ce qui leur arrive,Cupidon a décoché sa flèche sur des coeurs encore vierges.

Il était venu pour la première fois dans ce village perdu fin 1973.
Assis sur les marches de la maison en cette fin d'après-midi, il regardait passer les rares véhicules. La soirée s'annonçait douce, bercée d'une lumière orangée. Soirée propice à l'évocation de souvenirs, il revoyait ce bourg tel qu'il était quelques décennies plus tôt.
Il avait changé, les paysagistes avaient remodelé la rue centrale, encadré l'étang de plates-bandes de fleurs et de pelouses verdoyantes. L'ancienne chapelle avait été restaurée.
Un parking improbable et vide constituait le centre-bourg, en face de l'unique commerce : un café, lieu de vie (ou de survie), centre de toutes les activités de cette commune rurale déshéritée.
La première fois, il n'avait pas de voiture.
Il était venu à bicyclette… la nuit, sans lumière, éclairé par la seule lueur d'une lune rayonnante. C'était en décembre, une nuit glaciale, pas un nuage, il gelait.
Animé d'un feu intérieur qui le consumait, il devait LA voir.
Ce n'était pas tant l'envie de la toucher qui le tenaillait mais plutôt lui parler, savoir où elle était, savoir si elle, elle l'aimait autant que lui.
Elle jouait avec lui depuis ce jour, coup de foudre aussi soudain qu'inattendu : assise seule dans un coin de la pièce où il se trouvait, elle le regardait. Lui, occupé à ses platines, ne la voyait pas. Il cherchait le meilleur album du moment, assailli par les multiples recommandations d'autres demoiselles. Il leva les yeux juste l'espace d'une seconde, jaugeant sans doute l'effet de la musique sur l'auditoire.
Ses yeux, des yeux limpides, profonds, verts comme l'émeraude le fixaient. Il fut hypnotisé, les secondes s'écoulèrent, une éternité, ailleurs. Un frisson lui parcourut l'échine. Il se reprit, redescendit sur terre où l'attendait la meute déchaînée par les riffs de guitare d'un groupe de hard-rock, dernière fantaisie du moment. Autant pour se calmer que pour faire descendre le taux d'adrénaline de la foule déchaînée, il reprit la main avec un morceau de folk-rock nettement plus calme. Relevant les yeux, il ne la vit plus : la chaise était vide, la porte se refermait, il la vit passer dans le couloir qui longeait la salle au travers des vitres embuées.

Il était 19 Heures 45. La salle fermait à vingt heures. Le dernier quart d'heure fut habituel, théâtre de querelles musicales sans rapport avec notre histoire.
Ce ne fut que la nuit suivante qu'il se rendit compte de la teneur de ces secondes d'éternité.
Son sommeil fut agité, les yeux le fixaient, des yeux immenses, de gigantesques et somptueuses émeraudes suspendues entre ciel et terre le surplombaient, ne le lâchaient pas.
L'ombre d'un visage se dessinait, vague, puis de plus en plus précis, puis disparaissait. Seuls les yeux… le rêve tournait au cauchemar, il se réveilla en sueur, en proie à de grandes interrogations : il devait savoir, connaître le nom de cette personne qui l'avait marqué à ce point.
Dès le lendemain, il la revit sans oser lui parler. Au hasard de leurs emplois du temps respectifs, ils se croisèrent dans les couloirs, un regard furtif et la belle s'éloignait.
Ces frôlements se prolongèrent jusqu'au vendredi soir, le week-end étant réservé aux activités sportives. Son sommeil s'apaisait, un calme relatif régnait dans son inconscient.
Le dimanche soir le remit sur le grill quand il s'aperçut qu'elle prenait le même bus que lui et avant lui. Elle habitait donc dans la même région, à quelques kilomètres seulement : ledit bus démarrait son ramassage dix kilomètres en amont.
Une heure de route les séparait du lycée, il avait tout le loisir de l'observer, son reflet dans la vitre devant lui alimentera ses rêves.
Plus le temps passait, moins il se sentait le courage de l'aborder. Les cours l'absorbaient, la disco-thèque dont il s'occupait lui prenait le reste de son temps.
Il apprit par une tierce personne le nom du village où elle habitait.
Il apprit qu'elle aussi pensait à lui.
Il apprit tout cela… et ne fit rien. L'impasse.
Puis tout se passa très vite : une amie bien intentionnée organisa une sortie un mercredi après-midi dans un bar dansant, lieu où se retrouvaient les couples du moment, ou ceux en devenir.
Ils se parlèrent pour la première fois, dansèrent pour la première fois.
Les semaines qui suivirent furent une succession de mercredis après-midi puis de samedis après-midi.
Elle s'absenta un mois, souffrante. Il semblait absent, vaquant à ses occupations. Ses choix musicaux en agaçaient plus d'un(e), il laissa temporairement sa place dans la discothèque, les passages répétés de Léonard Cohen sur la platine avaient fait fuir les habitués.
Quand elle revint, tout le monde soupira d'aise, la fréquentation de la discothèque était tombée au plus bas et il était question d'une fermeture prématurée, faute d'auditoire.
Ils ne se quittaient plus.
La fin de l'année scolaire mit fin (provisoirement) à cet état de grâce.
Il quitta le lycée pour l'université.
Elle quitta le lycée pour…
Mais ceci est une autre histoire.

Texte de Gilles Cochet


Lou vertadièr amor

Aujourd'hui près d'un couple sur deux reconnait s'être trompé en divorçant de l'être " aimé ". Seul l'amour d'une mère et d'un père pour son enfant semble être le véritable amour comme nous le conte ce poème dans le patois que parlaient depuis la nuit des temps les anciens de Fontaine ainsi que ceux qui habitaient la Mathésine, le Triève, la Drôme, l'Ardèche, les Hautes-Alpes jusqu'en Provence et le Languedoc qui a donné son nom à ce parler.

Lou vertadièr amor

Le véritable amour
Puro eis la tafo de la nèu;
Claro eis la perlho de l'argagno;
Lindo eis la louleto de mèu,
Rayant a fiéu d'or pèr campagno;
Mès soun clarinèus mai que tout
Loùs dous enis de l'efantou.
Blanche est la nappe de neige;
Cristalline est la perle de rosée;
Limpide est le rayon de miel,
Coulant à fil d'or de la ruche rustique;
Mais plus limpide que tout sont
Les deux yeux du petit enfant.

Bravo lou champestre au soulé;
Bravo la luno majestouso,
Quand viroulho soun barulet,
Bello la gran prudasso erbuso;
Mès gento e joùlho mai que tout
La vialho dou meudra efantou.
Belle la campagne ensoleillée;
Belle et majestueuse la lune,
Tournant son disque dans les cieux,
Belle aussi la prairie aux grandes herbes;
Mais charmante et plus belle que tout
La figure du ravissant nouveau-né.

Siave eis lou cascalhet doù riéu ;
Gente eis lou chant de la lauveto,
Juant l'aubado pèr lou bouan Diéu,
Embe lou murmur de l'aureto ;
Mès me gènço ben mai que tout
Lou jargoulhet de l'efantou.

Charmeur est le murmure du ruisseau ;
Egayant le chant de l'alouette,
Jouant l'aubade pour le bon Dieu,
Au souffle de la brise,
Mais ce qui ravit plus que tout
C'est le joyeux gazouillis de l'enfant.

Dounariou la terro e la mar,
Lou ciel et toutas sas estialas,
Beniou sens soubro reclamar
Per tant de gràcias celestialas,
E poueire culir un poutou
Dins l'amo d'un sant efantou.

Je donnerais la terre et la mer,
Le ciel et toutes ses étoiles,
Même réclamer du surplus
En échange des grâces célestes
En retour d'un doux baiser
Que je ferais à son âme angélique.

Poème Occitan traduit par Joseph Guignier


- Mémoires - Avec le soutien de la Ville de Fontaine, du Conseil Général de l'Isère, de l'Etat (D.D.E), du Feder-Pic-Urban, de la Metro, du Fasild, de la région Rhône-Alpes.

50, avenue Aristide Briand - 38600 Fontaine et 17, rue Jean Bocq - 38600 Fontaine

Tél. : 04 76 53 22 16

E-mail : memoire.present@club-internet.fr

Horaires d'ouverture :

Mardi : 14 H 30 - 17 H 30
Mercredi : 17H - 19 H
Vendredi : 9H - 12 H
et sur rendez-vous

Ont contribué à ce numéro:

Ont contribué à ce numéro :

Denis Guignier, Suzon Jadeau, Epifanio Carvello, Christiane Soulat, Gilles Cochet, Robert de Marchi, Hanane Bilouk, Albert Potton, Timothée Jobert, Joseph Guignier de Pierre-Châtel, Ambroise Di Dio et Athanase Varonakis.
- Maquette du journal : Valérie Le Garroy.
- Imprimerie des Eaux-Claires.


Cette pauvre Louise
Ma grand-mère ne ratait jamais une occasion pour glisser un " cette pôvre Louise " dans la conversation quand elle parlait de sa bru avec une voix chevrotante d'un ton tout miel, tout fiel.
Avec mes cousines, nous ne nous y trompions pas, on n'avait pas l'âge pour les paroles, mais la musique on connaissait.
On savait qu'elle allait raconter une histoire plutôt vacharde. Là, c'était sur notre tante que nous aimions, nous étions intriguées par ce pauvre. La tante Louise n'était pas pauvre, elle était comme nous, mais plutôt un peu riche. Quand elle nous invitait à un repas : y en avaient des plats, y en avaient des desserts et on ne repartait jamais les mains vides, et des pots de confiture et des fruits en conserve, et des tommes de chèvre pliées par 6 dans un journal, pas pauvre et pas radine. Alors ce pauvre, y avait un truc.
Les cousines et moi, ferventes du club des cinq, nous avons aussitôt mené l'enquête dans l'île aux enfants sans résultat, alors…
Je suis allée voir ma mère.
Bien m'en a pris, ma mère montrant que malgré mon petit huit ans, elle ne me prenait pas pour un nouveau-né. Ainsi, j'appris donc que la Louise, elle aurait fauté, fauté avec un Allemand qui était tenu prisonnier dans la ferme de l'oncle Jean, le mari de la Louise, que l'Allemand c'était un rudement bel homme, un homme aux mains fines et blanches, qu'avant la guerre, il était dans la musique, qu'il apprenait le français tellement vite, que ce n'était pas croyable, qu'elle, ma mère, elle avait drôlement fait des efforts pour dire bonjour, bonsoir en allemand à leur prisonnier pour être polie quand même.
Oui, nous avons eu aussi un prisonnier Allemand, lui, il ne parlait pas trop le français, mais qu'on se comprenait bien et qu'il les faisait bien rire, mais que pour en revenir à cette histoire, bon cet Allemand-là, celui du Jean, il chantait de drôles de belles chansons de son pays, et qu'un jour le Jean il les a trouvés la Louise et lui, alors qu'il revenait de faire du bois pour affûter sa hache, alors le Jean il a posé sa hache. Il a ramené l'Allemand aux autorités, pas pour dire qu'il ne travaillait pas, ça non. Que c'était comme ça, bon, que ça ne pouvait pas faire, qu'il faudra le mettre ailleurs. Après, il est revenu chez lui et il a repris sa vie comme si de rien. Que cette histoire, elle est revenue on ne sait comment aux oreilles de ma grand-mère, qu'elle a fait un foin de tous les diables à son Jean pour qu'il chasse la Louise, qu'elle n'aimait pas les Boches, oui, elle ne sait pas dire autrement. Que pourtant pendant la guerre, elle en avait fait des sous avec son beurre, qu'elle n'était pas bien blanche avec son marché … qu'elle n'était pas bien gentille avec ses brus, que quoiqu'elles fassent, ce serait toujours pour elle des pièces rapportées, que si c'était elle qui avait été à la place de son fils, la hache elle s'en serait servie, mais pas pour faire que du bois et que la Louise, elle l'aurait bien tondue, et que son Jean c'était pas un homme.
Là, on a été interrompu, à la T.S.F., Tino chantait Marinella et Tino Rossi pour ma mère c'était sacré, puis mon père est rentré des champs et il a lancé un " sait pas ce que tu lui trouves à ce bellâtre, ce gominé ", tout en fermant vivement le poste.

Tino Rossi - " ...sait pas ce que tu lui trouves à ce bellâtre, ce gominé "

J'étais toute chose avec tout ce que j'apprenais dans le livre de ma mère. C'était un peu compliqué. J'ai noté sur mon carnet/agenda à la page novembre 1953. Un Allemand et un Boche, ce n'est pas pareil.
C'est moche de tondre une femme.
Une femme qui aime et son mari et les chansons, ça se peut.
Un homme qui pose sa hache est un homme.

Les papas aiment chanter mais n'aiment pas les chanteurs.
Pauvre et pôvre ce n'est pas pareil.
Dimanche, repas de baptême du 5ème enfant chez la Louise.

Propos recueillis auprès de sa mère Henriette Soulat par Christiane Soulat



Nés dans le même village, Saint-Clair-de-la-Tour, ils se connaissaient depuis l'enfance.
Jeanne avait 16 ans, Claude en avait 20 quand en 1919, ils eurent la conviction réciproque qu'ils ne pourraient pas passer leur vie l'un sans l'autre.
Claude après avoir fait son apprentissage dans la coiffure fut mobilisé dans l'usine Hotchkiss qui fabriquait du matériel d'armement comme l'avait été son père décédé en 1916. Claude devient soutien de famille à la mort de son père ne rejoint donc pas le front.
Jeanne avait traversé la guerre en abandonnant l'école afin de remplacer son père mobilisé. A 12 ans c'est une tâche d'homme qu'elle assume, il faut livrer la marchandise dans les petits cafés de campagne ; charger, décharger les caisses de boisson, parcourir des kilomètres avec son cheval et la charrette par tous les temps.


Elle gardera toute sa vie les souvenirs douloureux de ces quatre années de guerre : un travail trop pénible pour une très jeune fille, l'absence de son père, de tous les hommes valides et trop souvent le retour de blessés, mutilés, amputés, gazés et des nombreux morts : oncle, cousins, amis.
En 1920 Claude n'échappe plus à l'armée, il est incorporé pour 2 ans dans les troupes d'occupation des alliés en Haute-Silésie, région stratégique au sud-Ouest de la Pologne limitrophe de l'Allemagne et de la Tchécoslovaquie, capitale Katowice. Province écartelée, disputée et très agitée dont on ne décidera du sort qu'après un plébiscite en 1921 (deux tiers pour l'Allemagne, un tiers restitué à la Pologne.)

Là, c'était une zone de conflits, il y a eu de nombreux soldats morts au cours d'accrochages et d'action de guérilla de la part d'opposants Polonais ou Allemands. Un agenda de 1921 tenant lieu de Journal intime à Claude en témoigne : il y notait aussi bien le temps qu'il fait, que le menu du jour et que les incidents et les aléas de la vie militaire.
En mars 1922 c'est enfin la permission libérable, cinq longs jours de voyage furent nécessaires au retour en France. Les amoureux peuvent se voir plus souvent mais pas question de cohabiter, il faut que le couple puisse s'installer, que Claude trouve un fonds de coiffure et un appartement.
En octobre 1923 le mariage est célébré.

Le courrier fut le soutien et le ciment d'un si grand amour, Claude et Jeanne se sont en effet écrit chaque jour pendant quatre années, lettres, cartes postales, poésies, photos envoyés par centaines ont été conservées intactes pour Claude. Les lettres de Jeanne se sont perdues pendant le sejour de Claude à l'armée. Pour leur enfants et petits-enfants c'est un trésor. Oui, un amour comme celui-là existe, leurs aînés en sont la preuve eux qui se sont aimés jusqu'à la fin.
La fin c'est justement en 1939, Jeanne qui disait qu'elle préférait mourir plutôt que de connaître une autre guerre, meurt fin juillet d'une septicémie. Un mois plus tard la guerre de 1939 est déclarée, Claude de nouveau soldat part avec son chagrin laissant ses deux enfants chez les tantes et grands-parents maternels. En 1940 après l'armistice il est démobilisé, rouvre son salon de coiffure, s'occupe de sa famille mais n'oubliera pas son amour, Jeanne, qu'il n'a jamais remplacée.

Récit de Suzon Jadeau


Quatre années de séparation pour quelques jours passés ensemble ont marqué la correspondance de Claude et Jeanne…

Le 12.10.20

" Mon amour…

Depuis ton départ, j'ai senti la place que tu tenais dans ma vie, sans toi rien n'est beau, rien n'est gai… ce qu'il me faut c'est ta chère présence, c'est ton amour, quand tu m'as demandé d'être ta femme tu as répondu à mon plus chère désir. Oui je serai ta compagne pour la vie. Je te serai fidèle je resterai digne de cette chère promesse."

Le 24.10.20

" …hier au soir j'avais la permission de minuit mais j'étais fatigué, je ne suis pas sorti, je me suis couché à 9 h et j'ai passé une trop bonne nuit pleines de doux rêves car au matin en me réveillant je me suis aperçu que j'étais dans la prison qu'est la caserne et que mes voisins étaient des malheureux soldats comme moi… "

Le 22.11.20

" Ma Jeannette chérie

…dire qu'il y a un mois j'étais aux côtés de mon adorée, que d'amour, que de bons moments je perds ici. Quand je pourrais passer de si belles journées dans ce cher Saint-Clair, avec une petite amie qui m'aime et à laquelle je rends bien son amour par ces chemins si souvent parcourus tendrement accompagné de ma Jeannette ? Ou sont-ils ces dimanches tranquilles que l'on passait dans les prés, sous le tilleul ?... A toi pour la vie, je t'aime follement. "

Le 20.1.21

" A ma Jeannette adorée

Jamais je n'avais aimé et ne croyais pas pouvoir aimer un jour et je riais même de ceux qui pleuraient au lendemain d'une séparation mais maintenant je suis tout autre depuis que je te connais, l'amour de ma Jeannette m'a complètement changé et je n'aspire qu'au bonheur au côté d'un cœur aimant qui attend mon retour (…) Reçois de ton petit chasseur qui t'aime à la folie ses plus tendres baisers et caresses, je t'aime pour la vie ".

Extrait du carnet de route du chasseur Claude Tondu en 1921.

Le 24.4.21

" Voilà 5 jours que je suis sans nouvelles de toi et tu peux me croire comme le temps me paraît interminable. Aujourd'hui j'ai attendu avec impatience l'arrivée du courrier mais toujours rien de toi, tu n'es pourtant pas restée, j'en suis certain 5 jours sans m'écrire, il y aura sûrement une de tes lettres qui se sera égarée. Qu'ils sont mal faits les services postaux dans ces pays. Ce soir la pluie est revenue et ça tombe dru. Quel sale pays tout de même pas moyen de faire un pas sans se mettre sale comme un goret ! Et pourquoi sommes-nous privés du beau soleil que vous avez là-bas ?..."

Le 26.4.21

" … j'étais couché dans un trou pour soi-disant surveiller l'ennemi aussi j'ai eu le temps de penser aux belles journées que nous avons vécues l'été dernier soit en nous promenant avec la voiture à cheval soit à bicyclette, soit en restant tranquillement dans le pré, soit en t'aidant à la fabrication de la limonade, tout cela me manque ainsi que ta chère famille.
Pour toujours à toi, ton petit chasseur qui t'aime. "

Le 15.5.21

" Il fait un temps superbe aujourd'hui et voilà un dimanche de Pentecôte de perdu pour nous qui aurions pourtant été si bien ensemble, en compagnie de Marie et de Joseph, d'aller nous promener dans les petits chemins pleins de fraîcheur et embaumés par les acacias et les aubépines. Respirer ce bon air avec toi aurait été une immense joie…Je m'évade pour aller rêver à ces autres dimanches si beaux et si courts que je passais avec toi et tes sœurs dans mon cher Saint-Clair où tout et tous me rappellent les années écoulées..."

Le 22.5.21

" Que de beaux jours nous réserve l'avenir qui a failli de bien peu nous échapper car ce matin en brossant ma vareuse, je me suis aperçu qu'une balle en avait traversé le pan et effleuré mon pantalon, il m'a semblé que j'avais été touché quelque part et je t'assure que celui qui avait tiré a bien fait de ne pas se montrer. "

Le 22.6.21

" J'ai la joie de joindre à ma lettre quelques fleurs cueillies dans le parc, il y en a une surtout qui te rappellera de biens doux moments passés dans la douceur des soirées sous le tilleul qui abritait fraternellement notre grand amour, tes tendres étreintes me manquent dans ce pays où tout m'est indifférent.
A toi mes pensées et mes caresses. Je t'aime éperdument. "

Le 6.8.21

" Ma petite Jeannette adorée

Il fait bon ce soir et cela me fait regretter l'absence de l'être aimé les douces étreintes et les baisers ardents.
Que de mauvais jours nous aurons à rattraper quand nous serons unis pour la vie…Quel bonheur quand je serai enfin à toi et que tes yeux ne me quitteront plus, que mes deux bras pourront te serrer contre mon cœur et que personne ne pourra plus t'enlever à notre amour…
Je t'aime follement et t'embrasse ardemment."

Le 25.1.22

" …Ce froid terrible sévit toujours, c'est un véritable tour de force d'arriver à marcher sans tomber dans les rues, dans la cour, dans les escaliers et même dans les chambres car depuis l'incendie ma chambre a été noyée et comme on ne peut plus faire du feu, l'eau s'est changée en glace et il n'y fait pas chaud. Il y a bien assez longtemps que je traîne mon infortune dans ces tristes plaines de Silésie. J'ai bien le droit de regoûter aux joies de la vie civile et au bonheur d'être aimé comme tu sais le faire…"

Le 21.4.22

" Ma petite Jeannette tant aimée

J'ai trouvé la petite fleur très flétrie mais elle a été témoin de tant de paroles et de baisers qu'elle me parait plus jolie encore et c'est ton cœur aimant qui m'adresse après d'avoir couverte de baisers à ton Claudius qui t'a fait souffrir bien malgré lui. Mais nous sommes jeunes ma bien aimée, cette séparation qui dure depuis plus de 19 mois ne saura qu'agrandir notre amour et lui donner une apothéose plus belle encore…
A toi mes ardents baisers, mon éternel amour et mes plus douces caresses.
Je t'aime pour toujours
Ton Claudius "

Le 27.4.22

"…des mois et des mois ont passé et maintenant je songe à l'avenir. Je veux que tu sois heureuse avec moi et au bonheur l'amour ne suffit pas et j'ai peur que mon métier ne me permette pas de faire assez d'économie pour me marier à la fin de l'année… "

Le 26.12.22

" Ma mère a été étonnée de te trouver tout autre que l'idée qu'elle s'était faite de toi, elle se figurait que j'allais lui présenter une petite paysanne et d'après ce qu'elle m'avait dit à l'avance, j'appréhendais un peu, mais elle a été bien attrapée et est heureuse d'avoir fait connaissance avec sa future belle-fille. "

Le 28.5.23

" Cette nuit encore je n'ai pas pu dormir hanté par la vision de tes grands yeux que j'adore et tes lèvres et ton front et tout ce qui est à toi. Je te couvre de baisers. Je t'aime, je t'aime !
Ton Claudius. "

Le 30.5.23

" Il me semble que je suis prisonnier dans ma chambre. Il me manque l'amour de ma Jeannette et je n'ai pas comme toi dans ta petite chambre le souvenir des baisers que nous y aurions échangé pour la rendre plus gaie…
Ecris-moi souvent, ça me fait plaisir de te lire puisque je ne peux te bercer dans mes bras et te couvrir de baisers.
Ton Claudius qui t'aime pour la vie et t'embrasse follement. "

Mai 1923

" …il faut que cette vie finisse pour tous les deux, si pénible pour tous les deux, si triste et si solitaire pour toi …depuis que cet amour suprême nous unit nous avons notre idéal, notre rêve qui est d'être réunis pour la vie. Nous n'avons rien à attendre, il faut le réaliser. C'est toi qui auras naturellement, puisque tu es l'homme, le souci de chercher, de voir ce qu'il faut pour cela. Naturellement pour tous les deux, surtout pour moi il serait préférable de rester dans notre cher pays près de ma famille. Mais que cela ne t'arrête pas, du reste nous ne pouvons pas attendre indéfiniment sans rien trouver, et je veux que tu saches qu'avec toi je serai toujours heureuse, que le pays importe peu. "

...et célèbrent enfin leur mariage en octobre 1923.