EDITO
Il est des périodes dans l'Histoire où tout s'accélère. C'est la formule consacrée. Les hommes, les femmes vivent différemment, mais ils vivent. Chacun à sa manière conjure le sort, défie les soubresauts d'un environnement qui leur échappe. En fonction de leur âge, de leur tempérament, ils traversent ces moments troublés avec leurs propres histoires, qui peuvent paraître insignifiantes aux yeux d'autrui. Toutes ces anecdotes, tranches de vie, ici, à Mémoires, nous voulons les mettre en relief, leur donner du sens.
Quoi de plus fort que de coucher sur la pellicule ces instants où tout bascule, où le témoin photographe devient historien d'une ville, Thrasso fut ce témoin le jour où le pont du Drac fut détruit, le 22 août 1944, et les jours qui suivirent montrant que la vie prend toujours le dessus.
Les instants de vie sont aussi des témoignages précieux, ils recréent l'atmosphère d'une époque ; deux textes de ce numéro vous y replongent, sincères et vrais car vécu et vu au travers des yeux d'enfants. Que dire alors de ces Souvenirs de Fontaine d'un temps passé évoqués avec émotion par Mr Dori, souvenirs empreints d'une grande nostalgie que vous découvrirez dans ce même numéro. La maison du Pacha, que nous connaissons tous raconte elle aussi son histoire : Elle vit passer moult personnages parfois pittoresques, parfois pathétiques, elle est ici racontée dans le détail et l'on s'étonne après cette lecture qu'elle soit encore debout.
Tous ces gens vécurent ensemble, sans le savoir, différents sans doute mais au fond tellement semblables dans le désir de s'affranchir des vicissitudes de l'Histoire.
Dans le même esprit de découverte, nous vous invitons à voir un film musical intitulé " Propos de travail ", spectacle crée dans les Monts du Lyonnais autour du thème du travail, spectacle drôle et inventif évoquant les peines et joies qu'il procure, s'interrogeant sur les idées reçues que nous connaissons tous, sur la santé que le labeur est censé nous donner.
Le film sera projeté le 27 MAI à 20 h30 à la salle Edmond Vigne à Fontaine.
Cette projection ouvrira la porte à une démarche ou chacun pourra exprimer son vécu, ses sentiments sur le même thème, propos recueillis en 2004-2005 et retranscrits sur différents supports : journal Mémoires, radio, site internet ou autres
Ce numéro 11 de Mémoires est riche de faits et d'enseignements.
Bonne lecture !
L'histoire d'une boîte de conserve
C'était en 1943, j'allais avoir 12 ans; la guerre serait terminée pour nous l'an prochain mais personne ne le savait. Nous avions survécu difficilement mon père, mon frère et moi car les restrictions de nourriture de plus en plus dures ne nous permettaient pas de manger toujours à notre faim. Le pain, la viande, la matière grasse que l'on achetait avec des tickets étaient insuffisants, et ce qui était vendu sans tickets, tels les légumes, devenaient de plus en plus rares en magasin ; l'occupant allemand réquisitionnait presque tout.
Il fallait courir la campagne (à pied, à bicyclette) et tenter d'attendrir des paysans pour qu'ils nous vendent quelques kilos de pommes de terre, un peu de beurre, du lait, des fruits….. La campagne nous offrait, heureusement, des possibilités de cueillettes. J'en ai passé des heures à ramasser des pissenlits, à chercher des champignons, des noix, des noisettes, des châtaignes, des baies sauvages…

Un moment de tendesse entre la fillette et son père.
Chaque jour mon père (ma mère était morte en 1939), réussissait à préparer une soupe, une salade, des châtaignes grillées… et la trop rare viande une à deux par semaine. Nous restions souvent frustrés le repas fini, notre estomac trop peu rempli de choses trop peu nourrissantes.
En cette période d'ailleurs, personne n'était trop gros, personne ne parlait de régime amaigrissant ! Et moi je rêvais de manger de bonnes choses : du pain blanc, du saucisson, du chocolat et surtout de boire du lait.
Or dans l'armoire de ma chambre où il y avait eu quelques provisions il ne restait plus, depuis des mois, qu'une grosse boîte de cassoulet, et de cette boite aussi j'en rêvais la nuit.
Mon père se refusait à ouvrir la boîte si convoitée la réservant pour un jour de vraie pénurie.
Un dimanche où le dîner s'annonçait si léger que la pénurie était là, nous décidions d'aller chercher la boîte de conserve. Je me précipite vers l'armoire, je prends la boîte et suis prise d'un vague soupçon en découvrant que le dessus était bombé.
L'ouvre-boîte en main, mon père a tout de même un moment d'espoir en attaquant le couvercle mais le " pschitt " qui s'en est échappé a confirmé le désastre : la cassoulet était fermenté, immangeable. Bref, il était fichu et notre repas aussi.
Cette déception est restée très vive dans ma mémoire et je ne peux m'empêcher d'être choquée par notre attitude actuelle, si exigeante, devant la nourriture.
Le lait rose
J'étais en vacances chez l'oncle Paul. Le premier petit déjeuner était une vraie fête, sur la table, tante Elise avait sorti toutes sortes de confitures, une motte de beurre frais, et ma cousine Colette une assiette de palmiers, gâteaux quelle avait expérimentés au Centre Ménager.
Pourtant je fixais désespérément mon bol de lait, lait que je détestais au plus haut point. La barre entière de chocolat que tante Elise y mit, ne fit qu'accentuer ma confusion.
Je restais là, pétrifiée... l'oncle intervient alors : " alors comme ça tu n'aimes pas le lait ? C'est parce que tu ne connais pas le rose ! Oui à la Beaume on a une vache, une spéciale qui donne du lait, du rose, celui là, je suis sûr que tu vas l'aimer ".
L'oncle m'invite à le suivre après avoir farfouillé dans le placard de la cuisine, à l'étable où il me désigne une vache, la Spéciale. Il s'accroupit et se met à traire directement dans un grand verre " voilà, mademoiselle-la-difficile est servie ! " dit-il en me tendant le verre débordant d'une mousse d'un rose éclatant.
" Attends ! " d'un seul coup de doigt il retire la mousse, " c'est pas pour la mousse c'est pour les poils, il y a souvent des poils qui tombent pendant la traite ".
Emerveillée, je bois. C'est délicieux, tiède et fruité, pour sûr. Oui, je l'aime bien ce lait. Je le finis d'un trait et tends à nouveau mon verre à l'oncle. Celui-ci, les yeux rieurs, me dit qu'il faudra attendre la traite du soir, car, de ce lait-là, la vache n'en donne pas beaucoup. Oui, ce soir, si je voulais j'en aurais….
Pendant tout mon séjour, j'ai bu à même l'étable, mes deux grands verres de lait. Quand mon père est revenu me chercher, il s'émerveilla de ce que j'avais engraissé et de mes joues colorées mais il fut vexé comme un pou d'apprendre qu'ici, le lait que je refusai, malgré menaces ou promesses, d'avaler, j'en prenais même le soir !
L'oncle Paul lui conseilla de changer de vache - je ne sais pourquoi les cousins riaient sottement - ou d'acheter une certaine bouteille de grenadine.
Ce qui fut fait.
Sans résultats.
On n'avait pas changé de vache !
Récit de Christiane Soulat
THRASSO et ACHILLE
Soleil et Pont du Drac
Plusieurs générations de Fontainois ont souri devant l'objectif du père, Thrasso, puis celui du fils, Achille.

Thrasso entouré de deux américains

Achille
Deux prénoms mythiques qui ont occulté le nom de famille, Eliopoulos, pourtant illustre, Elios étant le dieu du soleil dans la mythologie grecque. Si Achille était le personnage principal de la " Guerre de Troie ", Thrasybule (dont Thrasso est le diminutif), moins connu mais plus réel, fut un général athénien célèbre, contemporain de Socrate, qui s'illustra dans la guerre contre les Trente. Descendre de la cuisse de Zeus ne leur a pas monté à la tête ; les qualités de cœur et de courage dont ils ont hérité s'abritent derrière la discrétion et la courtoisie qui les caractérisent tous deux.
Thrasso et Antonia, son épouse s'unirent à Smyrne ou naquit Angèle, leur fille aînée. Chassés par la guerre Gréco-Turque, ils arrivèrent à Fontaine.

La famille Eliopoulos peu après leur arrivée à Fontaine en 1923.
Achille vint au monde à La Tronche en 1923. Ils installèrent quelques années plus tard leur studio photo 1, Avenue du Pont Suspendu (aujourd'hui Avenue Aristide Briand), d'abord à l'angle du bâtiment, puis à la place de la Triperie mitoyenne. Le magasin d'angle devint un commerce de Journaux-Papeterie exploité par la famille Chastel. La vie coulait sans histoires, tout près de l 'ancien pont suspendu, qui ne répondait plus aux besoins du trafic, ni sans doute aux normes de sécurité, et allait être remplacé en 1939 par le pont à trois arches encore en place aujourd'hui après quelques rafistolages. Les flots du Drac rythmaient le temps, ce Drac, qui redevenait de temps à autre un dragon, victime de son étymologie (1), et engloutissait, de temps à autre, des baigneurs imprudents comme pour un sacrifice rituel, imitant ainsi certains monstres de la mythologie.
1939, la guerre ! pas aussi drôle qu'on l'a dit ou écrit. 1940, l'armistice et ses cicatrices.
Cette période est illustrée dans le montage photographique que vous trouverez dans les pages du journal.

Deneigement par mesdames Chastel et Eliopoulos, devant le magasin de Thrasso.
Ce n'est qu'un raccourci, la mémoire du pont du Drac, étant, comme celle des clichés, sélective.
Août 1944, la Libération ! La joie éclata.
Mai 1945, les cloches sonnèrent pour annoncer la fin de la guerre. On commençait à peine à s'installer dans la paix qu'éclata la guerre d'Indochine. Achille partit en janvier 1946. En février 1947, il fut grièvement blessé au crâne. Après trois mois d'hôpital à Saïgon, il rentra en France à titre de rapatrié militaire. Il ramena, outre les séquelles de sa blessure qui l'ont marqué à jamais (hémiplégie partielle du côté droit) de superbes croquis de paysages et d'habitants Indochinois dessinés à main levée. Car, s'il excelle dans l'art de la photographie à l'exemple de son père, il est aussi un dessinateur et un peintre de talent.
Plusieurs années seront nécessaires pour retrouver une activité partielle. Avec l'aide de son épouse Marie-Chantal, il reprendra néanmoins la suite de son père dont il prolongera la renommée. Ils gardent de ces années le souvenir des contacts chaleureux avec la clientèle et des relations de confiance ; rien ne leur fait plus plaisir que de s'entendre dire : " - Ah, si vous saviez comme vous nous manquez ! … ". Certains clients sont d'ailleurs devenus des amis avec lesquels le passé est évoqué devant une tasse de café.
Dans le prolongement de la photo, Achille s'est essayé avec bonheur dans le court métrage (en 9,5 mm précise-t'il). Il a notamment réalisé " Fantôme aux trousses ", film burlesque pétri d'humour tourné au château de Bon Repos à Haute-Jarrie, avec des amis et son épouse, tous amateurs de talent. Ce film a été primé au festival de court métrage d'Albi et Achille fut même sollicité pour faire partie du jury aux côtés de Pierre Mondy (alias commissaire Cordier) originaire d'Albi et très impliqué dans le festival. Marie-Chantal eut le privilège de participer aux soirées costumées du château en compagnie de comédiennes célèbres, notamment Mylène Demongeot et Marie Dubois.
Achille et son épouse se sont retirés … quelques mètres plus loin, sur la digue, à proximité du pont au bord de ce Drac qui a bercé son enfance. De temps à autre, la nuit venue, il pointe vers le ciel le télescope (qu'il a mis au point avec un ami). On se plait à imaginer un tableau surréaliste représentant " Monsieur Soleil " la tête dans les étoiles. Si vous voulez le voir sourire comme si il était devant l'objectif, parlez lui de ses trois filles et de ses quatre petits enfants (trois filles et un garçon).
(1) dragon : du grec draco(s)
Propos recuiellis par Athanase Varonakis
- Mémoires - Avec le soutien de la Ville de Fontaine, du Conseil Général de l'Isère, de l'Etat (D.D.E), du Feder-Pic-Urban, de la Metro, du Fasild, de la région Rhône-Alpes.
50, avenue Aristide Briand - 38600 Fontaine
Tél. : 04 76 53 22 16
E-mail : memoire.present@club-internet.fr
www.memoireaupresent.com
Horaires d'ouverture :
Lundi : 17 H - 19 H
Mardi : 14 H - 17 H
Vendredi : 9H - 12 H
Ont contribué à ce numéro:
Denis Guignier, Marilyne Païs, Suzon Jadeau, Philippe Giuliana, George Londiche, Serge Lambert, Thrasso et Achille Eliopoulos, Roger Dori, Christiane Soulat, Gilles Cochet, Robert de Marchi, Ambroise Di Dio et Athanase Varonakis, avec le soutien du service DSU - vie de quartiers et de l'ADATE .
- Maquette du journal : Valérie Le Garroy.
- Imprimerie des Eaux-Claires.

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Et pendant ce temps là...

Il y avait un personnage depuis les années 1830 à Grenoble dont l'église réprouvait les agissements et les débordements.Il s'appelait Victor Sappey, il était professeur des arts architecturaux et invitait ses copains à des fêtes " monstres " où l'on fumait et buvait à l'excès.
Entre ses beuveries, il pouvait avoir aussi du génie, on lui doit entre autres : la fontaine des éléphants dit " les quatre sans cul " à Chambéry, celles de la place Grenette et du " lion et du serpent " rue Saint-Laurent à Grenoble.
Un de ses amis était surnommé le " Pacha " car il s'habillait souvent dans cet accoutrement et rêvait fréquemment de cet Orient où il ne mettra jamais les pieds.
Hélas ! Un de leur compère commun, croyant bien faire, invita Victor Sappey à une ballade en montagne le 23 mars 1856. Est-ce l'air trop pur ou le manque d'exercice ? Il en mourut.

Joseph Cochard dit le Pacha croqué par son ami Victor Sappey
Il y eut plus de deux mille personnes, ce qui est un record absolu, à son enterrement au cimetière Saint-Roch à Grenoble.
Il fallut trouver son successeur à plus de 500 kilomètres d'ici : Aimé Irvoy, natif de Vendôme dans le Loir-et-Cher, monté à Paris.
Il était beaucoup moins déjanté que Victor Sappey mais tout aussi ingénieux. La mairie de Grenoble voulait construire la préfecture sur le terrain où se trouvait la maison et l'atelier Sappey...
Aimé Irvoy les démonte pierre par pierre et les rebâtit plus loin. Aujourd'hui c'est le musée de la Résistance qui est dans les lieux avec au mur dehors, le portrait d'Irvoy et l'historique (erroné) de la maison
Le Pacha est né Joseph Jullien du nom de sa mère, Mélanie, couturière. Elle meurt dans la misère et elle est enterrée à la fosse commune, ce sera un choc pour lui.
Joseph s'est marié avec Rosine…une gamine de 15 ans qui est aussi précoce en mourrant à 29 ans en 1846. Elle aurait dû aussi terminer à la fosse commune mais la cousine de Joseph prénommée Jeannette est une vieille fille riche et permet de construire certainement un des plus beau caveau de Saint-Roch pour sa cousine par alliance.
Jeannette est très amoureuse de son cousin, ils arrivent à se marier en 1849.
Joseph signait toujours Cochard du nom de son père naturel qui était marié bourgeoisement avec une fille maréchal d'Empire. Administrativement il s'appellera donc Joseph Jullien dit Cochard. Il ne semble avoir eu aucune animosité entre le père et le fils puisqu'ils sont enterrés côte à côte.
Fini la pauvreté pour Joseph, il achète avec l'argent de sa cousine, un terrain à Saint-Martin-le-Vinoux au bord de l'Isère où il peut embarquer ou débarquer du bois puis des fourrages pour l'armée.
Après des querelles, son voisin obtient de la justice qu'il fasse démolir la baraque contiguë à leurs propriétés, mais la loi lui permet de construire une maison pourvu qu'elle ne touche pas celle du voisin.
L'action est la sœur du rêve. Le pacha songe alors à construire le palais des mille et une nuits de ses fantasmes. Il fait appel aux meilleurs artistes de Grenoble, à Aimé Irvoy, à Théodore Moullot pour les vitraux, à Aimé Milly-Brionnet un entrepreneur bouffeur de curés, choisi par Eugène Peronnet, un architecte catholique pince-sans-rire, compagnon des bacchanales du temps de Sappey.
Ils construisent le premier monument français en ciment moulé, et unique au monde.
Cinquante deux colonnes soutiennent l'édifice. Elles encadrent des vitraux qui illuminent de couleurs différentes chaque pièce (des couleurs froides le matin aux couleurs chaudes l'après-midi). Les pièces sont éclairées différemment selon l'heure et la saison.
Aux croisées de chaque vitrail un cœur bleu ou une initiale (peut-être le A d'Alexandrine la maîtresse de Cochard).
Des calligraphies en arabe classique signifiant " ton aimée " ou " Jeannette K" (car le C n'existe pas dans l'alphabet arabe) en haut des vitraux, illuminent chaque chambre.
Des statues, des bassins, des fontaines sont dans un jardin exotique et des étoiles sont un peu partout.
La construction commence en 1862 et se termine en 1864. Le voisin fou de colère mure sa fenêtre pour ne pas voir ce spectacle.
Les bacchanales et les infidélités vont exister, Joseph Cochard fait quatre enfants à Alexandrine, une femme de 29 ans plus jeune que lui. Jeannette est au courant.
Quand elle meurt en 1873, elle se venge en donnant tout son argent aux œuvres catholiques et à des gens qu'elle estime méritants.
Joseph se retrouve le bec dans l'eau, il est redevenu pauvre … à 70 ans.
Son médecin est intéressé par la maison, ils se mettent d'accord pour qu'elle soit en viager jusqu'à la fin de la vie de Joseph.
Le médecin meurt prématurément.
Sa maîtresse hérite. Comme elle est très jolie, très dépensière et prend les hommes pour des porte-monnaie sur pattes, elle finit par avoir une escorte de créanciers.
Elle pirate les meubles exotiques du palais Orientaliste pour les vendre à bas prix.
1886 : La maison est finalement vendue aux enchères, tandis que Joseph Cochard meurt dans le froid et la misère à la fin de cette année.
Son ancienne demeure est achetée par un entrepreneur pingre qui veut spéculer dessus, il meurt brusquement en 1894 d'une crise cardiaque sans arriver à ses fins.
Sa fille est plus romantique, elle met en dot le palais pour son mariage, elle y habitera jusqu'à la fin de sa vie en 1922. La résidence est appelée " les magnolias " (il y en a trois dans le jardin en terrasse).
Le 29 juin1918, les vitraux sont soufflés par une terrible explosion à la caserne du Polygone.
1922 à 1943 : Un charcutier prend la suite, mais il n'y viendra que pour fabriquer ses pâtés de lapins car sa femme n'aime pas la maison.
1943 à 1952 : C'est un couple de boulangers, Charles-Félix et Virginie Gonnet qui sont propriétaires. La maison est réquisitionnée pour y loger un officier allemand. Le premier décembre 1943, les vitraux sont à nouveau brisés par l'explosion de la caserne de Bonne, ce qui fait peut-être partir ce locataire encombrant.
Virginie a le cœur sur la main, elle est très gentille.
Elle a réfugié d'autres locataires, ils sont juifs allemands, les Frank dans son palais Orientaliste. Après la guerre, Virginie reçoit les gamins des écoles de la région pour une visite de cette demeure peu commune. Elle a le verbe haut et elle est très drôle. Elle est très sportive, elle fait de la natation. Elle prenait des bains de soleil chez elle et à un moment donné, elle avait un maillot de bain qui était couleur chair. Les voisins des coteaux croyant qu'elle était toute nue avaient prévenu les gendarmes!
Virginie se fait embobiner, et vend pour une bouchée de pain à une entreprise laitière son palais. Elle le regrettera toute sa vie.
Elle divorce, épouse un ancien poilu de la guerre de 1914-1918, monsieur Nouvel.
Celui-ci meurt brusquement, elle vit en concubinage avec un menuisier italien.
Elle déménage et vient habiter avec son troisième mari monsieur Louis Jacquier à la villa des fraises à Fontaine. Son mari est charcutier en salaison. Virginie va considérer ses nouveaux locataires un jeune couple, monsieur et madame Capellaro comme les enfants qu'elle n'a jamais eu, leur préparant des repas.
Elle a rejoint le monde des étoiles le 31 juillet 1983 et elle est enterrée à Fontaine.
1952 dans la maison du Pacha : une partie est mutilée pour mettre des entrepôts de fromages. Les fontaines, bassins, statues sont pillés ou rasés pour garer les camions dans le parc. Les rats du bord de l'Isère viennent en nombre. La mort aux rats est posée un peu partout dans l'ancien jardin exotique.
Les vitraux ont été remplacés par des murs de briques. Les salons servent de bureaux à l'entreprise puis sont abandonnés. Les clochards viennent alors squatter les lieus, l'hiver ils brûlent les portes, les rambardes en bois pour se chauffer. Il finit par pleuvoir dans la maison car il n'y a plus de toit.
1981 : Un promoteur immobilier veut tout raser pour construire des HLM…mais une jeune artiste rachète in extremis la ruine de la démolition en s'endettant.
Elle vit l'angoisse avec son compagnon chaque fois qu'il vente, qu'il pleuve ou qu'il fait froid.
Le premier avril 1985 comme une boutade, une association de sauvegarde du monument est crée par des amis et grâce à l'opiniâtreté de ses membres, la maison est classée monument historique en 1986. Elle est baptisée la " Casamaures ".
Depuis, c'est un perpétuel chantier de restauration pour reconstituer à l'identique la maison du Pacha et un lieu de vie pour les amoureux de l'art, d'histoire et de légendes. Il y a aujourd'hui une guide-animatrice Sophie, car il y a de plus en plus de demandes de visiteurs venant du monde entier, des papous de Nouvelle Guinée aux lamas tibétains et on ne sait plus combien d'artistes en tous gen
re, d'artisans sont venus animer à leurs façons les lieus de cette maison au destin si ahurissant.
Merci à Criss, Geneviève Guichard, Sophie Journet, Jacky Sardat, Maurice Falcoz-Badet,
Jean-François Dana d'exister.
Fontaine de mes jeunes années
Il est loin le temps de mon enfance dans la rue longé par la Saulne et passait derrière ma maison.
Cette rue s'appelle aujourd'hui rue Jean Bocq en mémoire de Jean Bocq dit " Jimmy ", martyr de la résistance.
Je l'ai connu ainsi que ses parents alors charcutiers Avenue Aristide Briand.
Ma rue était vivante, animée par des personnages pittoresques :
Je me souviens que Vincent Quatella arrivait plusieurs fois par semaine dans une grande carriole tirée par un cheval. Il vendait des fruits et des légumes, il criait " Messieurs, Mesdames " et les ménagères sortaient avec leur sac à provisions.

La classe du certificat d'études en 1946 à l'école des Balmes. Roger Dori se trouve au centre au-dessus de l'élève qui tient l'ardoise.
Je me souviens aussi du père Zaza avec son âne qui vendait également des légumes.
Il y avait le vitrier ambulant qui se déplaçait avec ses vitres sur le dos, son diamant, son mastic et offrait ses services pour remplacer les vitres cassées ou fêlées.
Je me souviens du rétameur qui s'installait dans un coin à l'abri pour réparer les ustensiles des ménages.
Un autre marchand criait très fort " Peaux de lapins ". Il nous achetait les peaux des lapins que l'on avait mangés le dimanche précédent.
Assez souvent un violoniste que j'estimais virtuose, jouait de la musique dans la rue et les gens lui jetaient des sous par la fenêtre.
Je me rappelle qu'on se rendait à la pharmacie Chavanne à la montée du pont du Drac, (c'est la seule que je connaissais).

2004 : Les dernières traces de la Pharmacie Chavanne
Il y avait le Docteur Baudry avec son air sévère mais le cœur sur la main, les docteurs Aymar et Raymond rue de la Liberté.
Je me rappelle l'animation du café Goffi et de ses joueurs de boules, la limonade de Regaldo rue Saint-Nizier, les tanneries Guerray et Guillaumet dont les ouvriers occupaient l'usine pendant les grèves de 1936 et un noir très amusant les distrayait en jouant de l'accordéon.
Je me souviens de la soupe populaire que chaque élève devait aller chercher et apporter une ration à un pépé ou une mémé de son quartier.
Je me souviens de l'église de Saveuil (aujourd'hui salle Jean Jaurès) où beaucoup de fontainois ont été baptisés et ont fait leur première communion.
Je me souviens de la poste dans la même rue, il fallait monter des marches, et du bureau municipal à Saveuil aussi.
Je me souviens des fêtes foraines, allée des Balmes, de la musique du Réveil Fontainois avec Pagano à la grosse caisse, des frères Bonsignore Charly et Vincent au clairon et du chef Montagne.
Je me souviens du café de la mère Pena rue de la Saulne qui rassemblait les boulistes.
Je revois notre facteur, monsieur Bouvier, père du journaliste Albert Fontaine qui avait son jardin aussi rue de la Saulne.
Je revois la cité Bouchayet avec ses ouvriers, les Larizza, Sposito, Venetucci, Bonsignore, Ippolitto, Scarangella, Mazzilli.
Je me souviens des nombreux magasins-épiceries de messieurs Clet, Bagalino, Fachinetti, Mistrulli.
Je revois aussi la ferme Christin, la ferme Pallas et son bouc et tous les petits jardins où les Fontainois aimaient à se retrouver après leur journée de labeur dans les usines, dans la fonderie Collignon pendant que la mère Arouge ramassait les escargots dans les chemins.
J'allais à l'école des Balmes. J'ai passé le certificat d'études en 1946 avec mon maître monsieur Borel qui a présenté 13 élèves, nous l'avons tous réussi.
Le directeur était monsieur Gerin. Je garde un bon souvenir de mon école.
Je me rappelle que pendant la triste guerre, nous avions pour tous les élèves une réserve de pains d'épice, de fruits secs, figues, pruneaux au cas ou un évènement dramatique (bombardement ou autre) nous empêcheraient de rejoindre notre domicile.
Mes parents eux ont fait la résistance. Ils appartenaient au réseau Carmagnole-Liberté. Le nom de guerre de mon père était " barque ", celui de ma mère " rame ".
Ils ont apporté leur contribution en hébergeant des résistants recherchés par les Allemands ; pendant la nuit, ils leur faisaient quitter la maison en traversant la Saulne sur des planches et ainsi, à travers champs, ils rejoignaient les Vouillants puis le maquis du Vercors.
Le rôle de ma mère était agent de liaison. Cela consistait à transporter des tracts, des documents de la résistance en les camouflant dans les couches de son bébé qui était mon petit frère Michel né en 1943.
Au printemps, je montais dans les bois des Vouillants pour ramasser des gros bouquets de jonquilles que je vendais aux commerçants de l'avenue et du Cours Berriat. Cela me rapportait quelques sous que je dépensais à la vogue.
Chemin des Martyrs, j'allais ramasser des crottins de cheval pour amender le jardin de mes parents.
Le soir, on s'amusait aux billes dans la rue entre copains, pendant que les mères ayant sorti leurs chaises sur le trottoir discutaient avec les voisines en tricotant. Les pères, eux en profitaient pour jardiner.
J'ai quitté Fontaine à l'age de 14 ans après le certificat d'études
Il me semble qu'alors nous étions tous soudés et respectueux, et c'est ce qui a fait le Fontaine de maintenant.
Je m'arrête car plus je pense à cette époque, plus mon cœur se serre. Je garde en moi l'amour du village de mon enfance et de tous les amis et parents que j'ai côtoyé à ce moment.
Texte de Roger Dori
et propos recueillis par Suzon Jadeau
" Coule le Drac sous le pont de Fontaine - Et les photos - Faut-il qu'elles s'en souviennent - La joie venait toujours après la peine "
Fin 1943 - Comment les oublier ? " Ils " (les Allemands) montent la garde à l'entrée du pont du Drac. Ils ont remplacés les soldats Italiens, jugés sans doute trop coopérants. Achille se rappelle les circonstances dans lesquelles ces photos leur sont parvenues ; les pellicules ont été apportées un soir directement à l'appartement après la fermeture. Les bruits de bottes sinistres dans l'allée inquiétèrent la famille. La frayeur passée et les photos développées, Thrasso conserva, sans autorisation bien sûr, deux épreuves par réflexe de photographe sinon d'historien.
Une autre anecdote, confiée par leur voisin et ami René Chastel , qui illustre bien le courage tranquille de Thrasso qui interpella un jour, dans leur langue (il avait séjourné à Hambourg et pratiquait l'Allemand)) des soldats qui s'en prenaient à deux jeunes gens à proximité du pont. Surpris, les soldats laissèrent partir les jeunes gens.
Il intervint également dans un épisode tragique de la Résistance. Sur la demande d'un membre de la mairie de Seyssinet, il accepta de se rendre au " Désert de l'Ecureuil " où avait eu lieu le massacre de résistants par les troupes allemandes qui avaient exigé un ensevelissement rapide des corps. Il photographia les victimes une à une et garda les photographies au studio afin que les familles, discrètement averties puissent venir les reconnaître
Les mois passèrent dans l'inquiétude et dans l'espoir du jour tant attendu.
21 août 1944 - Il se passe quelque chose. Quelques Fontainois se risquent dans l'avenue A.Briand et sur le pont étrangement désert.
Des volontaires enlèvent les fils de fer barbelés qui entravent la circulation sur le pont.
22 août 1944 - Ils sont revenus ! Discrètement, sans laisser de photos. Deux soldats allemands, couverts par deux autres en voiture, minent le pont et s'enfuient. Quelques instants plus tard, une explosion, le pont s'effondre. Les Fontainois reviennent peu à peu prudemment et s'effondrent à leur tour en constatant les dégâts.



Ils sont enfin partis " pour de bon ". C'est enfin la Libération, la tristesse fait place à la liesse avec l'arrivée des Américains qui arrivent Avenue Aristide Briand.

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La famille Eliopoulos accueille les libérateurs. Thrasso, qui met en pratique ses connaissances en langue anglaise, a retrouvé le sourire.
Angèle et Achille Eliopoulos posent avec un groupe de soldats américains.
Texte d'Athanase Varonakis
Photographies de Thrasso Eliopoulos
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