EDITO
Ce numéro 10 revient pendant l'hiver.
Mémoires traverse les saisons et traverse votre temps aussi car le journal s'efforce à partir des témoignages de donner la parole à celles et ceux qui nous ont confié leurs souvenirs, leurs expériences, leurs photos…
" La vie n'est pas ce que l'on a vécu, mais ce dont on se souvient et comment on s'en souvient " a écrit Gabriel Garcia-Marquez. La justesse de cette réflexion appelle à un constat : deux personnes ayant vécu les mêmes événements n'en garderont pas le même souvenir.
Nous en sommes bien conscients à Mémoires, mais cela n'enlève rien, au contraire, à la valeur et à l'intérêt de vos témoignages!
Nous vous attendons au local, vous, jeunes ou anciens qui avez quelque chose à communiquer car chaque vie, chaque souvenir est instructif et permet de construire un pan de l'histoire de Fontaine et de ses habitants ou de ses proches voisins.
Dans ce numéro vous rencontrez :
Philippe Giulana qui nous rappelle avec émotion l'usine Collignon et sa triste fin.
Denis Guignier qui a pu approcher un footballeur au pied agile : Michel Lafranceschina.
Puis narré par Nasso Varonakis un souvenir musical : celui de Marcel Tournier.
Merci aussi à Jocelyne Tasca dont la photo de classe prend ici la place d'honneur.

Le Comité de Rédaction


L'allumeur de cages
Septembre 1967, c'est la rentrée des classes dans toute la France. Dans celle de fin d'études du Pont du Drac à Fontaine, les nouveaux arrivants découvrent la photo épinglée de Michel Lafranceschina, un des meilleurs footballeurs français de première division.

Cette fois-ci le gardien de but aura le dernier mot sur Michel. Le joueur en maillot blanc est Roger Marche dit le " sanglier des Ardennes ", ce dernier sera pendant longtemps le plus " capé " de nos internationaux avec 63 sélections en équipe de France.

Un élève interrogea l'instituteur, monsieur Jean Mariac :
" Michel Lafranceschina a traîné ses crampons à l'école Dupont ? "
" Au contraire! Bambin il était à l'école des Balmes, et il avait déjà des mains à la place des pieds. Chaque fois qu'il jouait contre nous, il faisait un récital de feintes passant en revue tous mes gars, allumait constamment notre cage et nous mettait la pâtée à lui tout seul..."
Ce n'était qu'un début. Mais revenons encore en arrière…
Le père Zaza était une figure locale ! Les vieux fontainois se souviennent peut-être encore de cet épicier allant dans sa carriole tirée par son âne transportant des fruits et des légumes.

" Le père Zaza du temps où les cagettes en bois avaient des formes arrondies et les vespas quelques fois une drôle de tête. "

Son fils André est un excellent sportif, il est un des fondateurs du club de gymnastique " la Fontainoise " en 1949.
Sa sœur Catherine aide son père dans la boutique rue des Acacias. Ils ont pour voisins les Lafranceschina, venant comme eux de Corato. Catherine épouse le fils Pierre, maçon chez Milliat à Grenoble.
Les autres membres des familles Zaza et Lafranceschina travaillent à côté dans la tannerie Guerry ou dans les entreprises Bouchayer Viallet à Grenoble.
Pierre et Catherine ont eu cinq enfants, Michel, Marius, Jean-Pierre, Lucien et Annie. Les frères d'Annie sont tous d'excellents footballeurs. Ils jouent à Fontaine puis Grenoble pour Michel et Jean-Pierre.
De 1955 à 1956, Michel apprend l'électricité à l'école Vaucanson.
Il gagne le concours du jeune footballeur à Lyon, devient champion d'académie avec son école, et il est choisi dans l'équipe du Lyonnais cadets.

L'équipe de Fontaine… qui reconnaissez-vous ? Michel est le deuxième en bas à gauche.

Michel travaille ensuite comme électricien chez Gallo Silvani à Fontaine, mais il est vite appelé dans l'équipe professionnelle de Grenoble pour allumer autre chose que les lampions des stades de 1956 à 1958. Il se distingue en équipe de France juniors.
En 1958, Michel est à 18 ans dans la liste des 40 joueurs présélectionnés pour le " mondial " en Suède aux côtés des artistes aussi prodigieux que Just Fontaine, Raymond Kopa ou Roger Piantoni qui vont se révéler en coupe du monde. Mais il est jugé encore trop jeune pour être dans les 22 joueurs sélectionnés. Dommage !
Le Racing Club de Lens et l'Olympique de Marseille veulent le recruter, le président de Marseille fait pencher la balance contre l'avis de ses entraîneurs… en ne le l'engageant pas.
M
ichel joue donc au Racing Club de Lens pour 4 ans et punit Marseille dès leur première rencontre à Lens en marquant 2 buts fatidiques (victoire 4 à1), et un but fantastique au stade vélodrome de Marseille (victoire des nordistes 2 à 1).
Son destin aurait été complètement modifié s'il avait habité près de la Canebière, car c'est à Lens qu'il a pu rencontrer la femme de sa vie : Lina. Ils se marient en 1961.

France-Belgique en Espagne. L'équipe de France est au premier rang en file indienne derrière les hommes à sifflet. Michel est le second après Robert Herbin dit " le sphinx ". Ils vont gagner tous leurs matchs contre la Belgique, l'Italie et l'Espagne et remporter le tournoi.

L'amour lui donne des ailes, il termine troisième meilleur buteur du championnat derrière le Montpelliérain Sékou et le Rémois Akedbi en marquant 20 buts dans la saison 1961-62.
Il invente avec ses coéquipiers le tennis ballon.
De 1962 à 1965 : Michel est transféré à Lille. Il se souvient des derbys ch'timis entre son ancien club et sa nouvelle équipe avec des publics à l'ambiance extraordinaire. Sa fille Catherine naît dans cette terre de fraternité.
1965 à 1969 : Michel joue à Sochaux. Il finit troisième meilleur buteur dans la saison 1965-66 avec 22 buts derrière le Nantais Philippe Gondet et le Stéphanois Robert Herbin.
Sochaux termine troisième du championnat de la saison 1967-68 et finaliste de la coupe de France gagné par Lyon 3 à 1.
Michel a trois sélections internationales au compteur sans défaite.
1969 à 1972 : Il achève sa carrière de joueur à Limoges comme capitaine. La famille s'agrandit avec la naissance de Laurent son deuxième enfant.
Michel Lafranceschina a réalisé ce que tous les goaléadors en herbe ont rêvé d'être : " une arme fatale " pour tous gardiens de buts.
Après sa carrière, son amour pour le football l'incite à passer ses diplômes d'entraîneur pour initier même à ceux qui ont deux pieds gauches son art d'allumer les cages de 1972 à 1978 à Sassenage, de 1978 à 1984 à Grenoble, de 1984 à 1987 à Fontaine et aujourd'hui à Seyssins.

Michel Lafranceschina
Propos recueillis par Denis Guignier


Mots chagrins

On s'accroche au passé comme le lierre à son mur
Le temps passe trop vite et rit de notre peau
On a le cœur qui s'effrite comme les pierres d'un château
On se tait de nos mots pour ne pas se souvenir
On pense à ce bateau qui nous a fait partir
On oublie nos histoires pour ne pas en parler
Ça ennuie nos enfants et ça nous fait pleurer
C'est comme une bougie qu'on oublierait d'éteindre
Qui brûlerait toute une vie pour qu'on puisse peindre
Sur les murs de nos yeux tout ce que l'on a apprit
Le chagrin, la tendresse, les jours bleus, les jours gris
C'est ça aussi se souvenir.

Poésie recueillie par Robert de Marchi auprès de Mr Da Ronc

- C'est triste Robert ?
- Oui c'est triste ! Il y a de quoi avec tout ce que l'on voit aujourd'hui. Ce matin encore on annonce une menace de 400 licenciements à St Siméon de Bressieux.



- Mémoires - Avec le soutien de la Ville de Fontaine, du Conseil Général de l'Isère, de l'Etat (D.D.E), du Feder-Pic-Urban, de la Metro, du Fasild, de la région Rhône-Alpes.

50, avenue Aristide Briand - 38600 Fontaine
Tél. : 04 76 53 22 16
E-mail : memoire.present@club-internet.fr
www.memoireaupresent.com

Horaires d'ouverture :
Lundi : 17 H - 19 H
Mardi : 14 H - 17 H
Vendredi : 9H - 12 H

Ont contribué à ce numéro:
Denis Guignier, Marilyne Païs, Suzon Jadeau, Philippe Giuliana, George londiche, Jocelyne Tasca, Serge Lambert, Christiane Soulat, Gilles Cochet, Robert de Marchi, monsieur Da Ronc monsieur et madame Tournier, George Villatte, Michel Lafranceschina, Stéphane Kuzma, Ambroise Di Dio et Athanase Varonakis, avec le soutien du service DSU - vie de quartiers et de l'ADATE .
- Maquette du journal : Valérie Le Garroy.
- Imprimerie des Eaux-Claires.

Robert, Marcel, Michel et les autres...

Madame Jocelyne Tasca et ses élèves de l'école Anatole France 1968-1969.


La fonderie Collignon

La fonderie Collignon en 1979

Des nombreuses entreprises industrielles fontainoises, la fonderie Collignon est sans doute une de celle qui a marquée la mémoire collective de la cité.
Sa sirène a rythmé, avec d'autres, la vie du quartier et mes souvenirs d'enfance en sont fortement imprégnés. Est-ce pour cela que j'ai toujours cherché à comprendre ce qu'étaient devenu les ouvriers de cette fonderie ? Ce qu'était leur quotidien ? Quelle a été l'histoire industrielle de cette entreprise ?
Tout commence en 1983 avec l'arrivée de la ligne du tram de Grenoble. A ce moment là, la démolition de l'ancienne friche industrielle de la fonderie est programmée.
Avec Vincent, photographe, nous décidons de faire un reportage avant que les pelleteuses et les engins de démolition ne fassent disparaître les bâtiments et nous rencontrons monsieur Collignon, l'ancien dirigeant de l'entreprise, alors à la retraite. Quelques mois plus tard, l'usine sera détruite et il ne restera, pour nous, que quelques photos, un enregistrement de notre entretien avec M. Collignon et de vagues souvenirs d'enfance ensevelis à jamais.
Les années ont passé puis les souvenirs sont revenus à la surface, les pensées et les sensations d'alors m'ont envahi de nouveau.
Vincent n'étant plus là, je suis donc reparti seul à la recherche de l'histoire de la fonderie Collignon. La première rencontre fut celle avec Georges VILLATTE, ancien chef du service d'entretien de la fonderie. J'allais enfin avoir quelques réponses aux questions qui étaient restées en moi depuis de nombreuses années.

Carrefour avenue Aristide Briand, boulevard Joliot-Curie, en 1979 et aujourd'hui - Photo Studio Paul.

Je ne fus pas déçu. La fonderie Collignon avait été fondée en 1936/1937. En 1967, lorsque M. Villatte arrive à Fontaine, elle comptait 130 ouvriers. La particularité de cette entreprise résidait dans le fait qu'elle détenait un brevet de transformation des métaux, mis au point par les ingénieurs de la fonderie. Elle travaillait pour des industries très spécifiques à la pointe de la technologie de l'époque (1967 à 1973).
En dehors des travaux classiques de fonte, le brevet " Fonde GS " permettait à la fonderie de travailler avec de multiples partenaires, souvent situés dans l'agglomération grenobloise. Les applications se faisaient dans l'aéronautique avec la fonte de pièces pour Le Concorde par exemple et dans l'automobile avec la fonte de bloc moteur ou de boites à vitesse.
On " coulait " également des pièces pour les réducteurs de compresseurs, des disques pour freins, des engrenages, de la robinetterie spéciale, des turbines et des collecteurs d'échappement. Partout où l'on avait besoin d'aciers spéciaux, résistants à de très fortes contraintes, l'usine Collignon fournissait étude et conception de pièces.

Ostap Kuzma, le concierge de la fonderie devant les cubilots.

Mon image d'enfant de la fonderie était surtout faite de bruits et d'odeurs. Les bruits des immenses souffleries des fours, les bruits de la sirène qui appelait les ouvriers le matin et après le repas de midi pour la reprise, les bruits de l'imposante ébarbeuse. Il y avait aussi les odeurs âcres des poussières des cubilots qui virevoltaient dans l'air et qui me rappellent encore, trente années après, l'atmosphère industrielle de ce quartier….Et les ouvriers travaillaient là dedans !
Stéphane KUZMA a passé quelques années de son enfance dans la fonderie. Non, il n'était pas un gosse exploité, il était simplement le fils du concierge et il a habité dans l'usine pendant 3 ans.
Son père venu d'Ukraine, après divers emplois et métiers dans la région de Troyes arrive à Fontaine en 1971. Chargé du gardiennage de l'usine, de l'infirmerie et du pointage des ouvriers, il ne restera pas longtemps employé dans l'usine. En effet, la fonderie à cette époque est dans une passe très difficile due aux fortes concurrences des entreprises extérieures à la France. Le choc pétrolier de 1973 mettra un point final à l'exploitation de la Fonderie Collignon de Fontaine.
S'en suit alors une série de grèves, de manifestations, de revendications diverses et multiples durant les derniers mois d'exploitation de l'usine. L'histoire de cette période reste trouble. Selon les interlocuteurs rencontrés, c'était les habitants du quartier qui avaient fait une pétition et qui ne voulaient plus d'une fonderie bruyante et polluante. D'autres affirmaient que pour raison de profit, il s'agissait de transférer l'activité et les ouvriers sur un autre site afin de poursuivre l'activité de fonderie. Pour d'autres, il s'agissait d'une faillite pure et simple. La réalité est s'en doute entre toutes ces hypothèses.
Toujours est-il que la fonderie Collignon a fermé définitivement ses portes en 1976. Sur les 130 ouvriers, une trentaine est partie à la retraite, une quarantaine a été reclassée chez Merlin-Gerin grâce à la mairie de Fontaine, un petit nombre a été muté dans la nouvelle Fonderie Collignon qui avait ouvert sur la commune d'Arandon, les autres se sont retrouvés au chômage.
Pendant dix longues années, la fonderie fut la proie des pilleurs, des squatteurs et des chats de gouttière avant d'être livrée aux démolisseurs pour laisser la place au quartier Maisonnat actuel et à la nouvelle ligne de tram.
C'était la fin d'une époque industrielle et je garderai longtemps le souvenir de ces odeurs et de ces bruits qui me rappelleront longtemps ces périodes de mon enfance.

Philippe Giuliana


Marcel Tournier

" De la musique avant toute chose "

Combien de couples fontainois se sont unis le temps d'une danse pour certains ou plus longtemps pour d'autres, grisés par la musique de ce musicien, magicien et poète à ses heures?
Combien d'élèves ont pris conscience de leur talent grâce à lui ? S'il était possible de tous les réunir, Alpexpo n'y suffirait pas.
Aussi loin que je me souvienne, la musique a accompagné ma vie. Dès mon plus jeune âge, sous l'égide de mon oncle François Blumet, je rejoins l'" Harmonie de Sassenage ".
Mon camarade Coco Reverdy a influencé mon choix sur le saxophone et mes dispositions musicales m'amènent naturellement au Conservatoire de Grenoble sur la recommandation d'André Neyret et d'Alphonse Cartanaz. J'obtiens le premier prix de saxophone, décerné par le grand musicien Marcel Moyse, suivi du premier de clarinette, flûte traversière etc…
La guerre freina ma carrière sans l'arrêter. Engagé dans la musique du 159ème R.I.A et démobilisé en 1945, j'ai " officié " dans différentes formations. Les contrats s'enchaînèrent, à Grenoble d'abord (Les Marronniers, le Palais de la bière, le Grand Hôtel, Les Trois-Dauphins, et bien d'autres encore.)
Ensuite, ce furent les tournées à travers la France entière (Paris, Vichy, Strasbourg, Mulhouse, Lyon, les stations balnéaires de la Côte, les Sables d'Olonnes, Capverne, Beaulieu sur Mer, etc.)

Grand bal Salle de l'Empire à Fontaine avec Marcel Tournier

Une incursion au Luxembourg, une autre en Suisse où le hasard me fit rencontrer celle qui allait devenir mon épouse. Je n'ai pas toujours saisi les occasions qui m'étaient offertes sans doute par crainte de m'expatrier j'ai refusé un contrat pour les U.S.A. qui m'aurait apporté, sinon la célébrité, du moins la connaissance de la langue anglaise. Mais je ne regrette rien (Non, rien de rien !)
Revenu m'installer à Grenoble, je forme mon orchestre " Marcel Tournier " de 1956 à 1982. Dans le même temps, recommandé par André Fombonne, j'assure le pupitre de flûtiste, aux côtés de Jacques Blavolet, à l'Orchestre symphonique de Grenoble, dirigé par de grands chefs : Maîtres Stekel, Bégoud, Cardon,et interprète des œuvres : Opéras et Opérettes au Théâtre de Grenoble.
Si ma carrière de musicien m'a beaucoup apporté, la carrière de professeur qui a suivi me tient plus à cœur encore. II y a peu à dire et beaucoup à réfléchir. J'ai enseigné le solfège et mes instruments à vent à l'Ecole de Musique de Saint-Martin-d'Hères. J'ai eu la grande joie de découvrir de jeunes talents, de les encourager, de les former et de susciter des vocations.

Photo du professeur Marcel Tournier avec des élèves

J'ai tracé mon sillon sur des lignes musicales et je me suis efforcé de ne pas faire de fausses notes en interprétant la partition de ma vie. La seule récompense qui a valeur à mes yeux est d'avoir mes trois fils musiciens professionnels et de revoir d'anciens élèves qui ont embrassé la carrière avec réussite. J'ai la vanité de croire que mes efforts et mon enthousiasme n'ont pas été vains.

Salut l'artiste ! Merci monsieur le professeur !

Propos recueillis par Athanase Varonaki